Grâce à Dieu : quand l’abjection dépasse l’entendement

En 2018, François Ozon réalisait Grâce à Dieu, racontant le combat des victimes d’abus sexuels du Père Preynat, et l’affaire judiciaire qui s’en est suivie. Un film bien souvent intenable, mais nécessaire pour mettre au jour la vérité.

Il y a quelque temps, nous vous parlions de l’adaptation de Grâce à Dieu, jouée au Théâtre Alchimic. Cet article a pour but de proposer un regard croisé entre les deux objets. Si le scénario et le texte sont très similaires, les techniques de narration diffèrent quant à elles totalement, faisant surgir les émotions différemment. Quoiqu’il en soit, l’abjection reste toujours le maître-mot de cette terrible histoire. À la différence de la pièce, le film s’ouvre sur un homme d’Église en pleine communion, récitant une prière de rédemption. Puis la voix-off d’Alexandre[1] prend le relais, lisant sa lettre écrite au diocèse concernant des faits ayant eu lieu 25 ans plus tôt. La violence de ce qu’il y raconte (les attouchements du Père Preynat et l’étonnement d’Alexandre après avoir appris que ce dernier était de retour à Lyon pour enseigner le catéchisme) contraste avec les images d’une famille heureuse et harmonieuse, projetées à l’écran. Si l’on comprend bien vite que ce film nous racontera une histoire atroce et l’enquête qui a suivi, on voit toutefois dans cet incipit un message d’espoir : celui d’une victime qui a réussi à s’en sortir et à se bâtir une vie qu’il aime, mais qui fera tout pour que de tels actes ne se produisent plus. À noter qu’à la sortie du film, le Père Preynat bénéficiait de la présomption d’innocence, les faits n’ayant pas encore été jugés. Depuis, il a été renvoyé de l’état clérical puis condamné par la justice à cinq ans de prison. Le cardinal Barbarin, lui, a écopé de six mois de prison avec sursis pour ne pas avoir dénoncé des agressions sur des mineurs de moins de 15 ans.

« N’ayons pas peur d’avoir peur, peur pour nos enfants. » (Alexandre)

À la différence de la mise en scène hautement symbolique de François Marin à l’Alchimic, le film a cette faculté de montrer les faits de manière extrêmement réaliste. On voit ainsi les lieux, les personnes, et les flashbacks nombreux permettent de figurer bien plus qu’au théâtre. La part d’imaginaire et d’interprétation est dès lors bien moins importante, mais le message n’en demeure pas moins fort. Les dialogues sont ainsi plus directs, créant une frontalité entre les victimes, l’agresseur et ceux qui l’ont protégé. Tout nous arrive donc en pleine face, de manière beaucoup plus forte. Il fallait bien cela, en raison de la distance créée par l’écran, au contraire du théâtre ou seul le fameux quatrième mur nous sépare de l’action. Le cinéma a cela de magique qu’il peut jouer sur plusieurs sens à la fois, ici la vue et l’ouïe. Comme dans la scène d’ouverture, la voix-off revient souvent pour contraster avec l’image et donner une profondeur supplémentaire. Une scène de messe est particulièrement emblématique : alors que le Père Preynat échange des mails – récités en voix-off – avec Régine Maire, la bénévole qui s’est chargée de faire le lien entre les victimes et le diocèse, il reconnaît ouvertement les faits qui lui sont reprochés. À l’image, pendant la messe, le même Père Preynat récite une prière qui dit, en substance, « Lave-moi de mes péchés. » Une scène symptomatique du drôle de jeu des pontes de l’Église qui, s’ils n’ont jamais véritablement nié les faits, se sont toujours arrangés pour les minimiser. Comme s’ils n’avaient pas conscience de la réalité et restaient enfermés dans leur monde bien cloîtré. À moins qu’il ne s’agisse d’une façon de ne pas faire éclater le scandale…

« – Vous avez abusé leurs enfants ! –  Oui, mais ce n’est pas une raison pour être violent ! » (échange entre Alexandre et le Père Preynat)

Voilà ce que répond le Père Preynat à Alexandre lors de leur rencontre, après que le prêtre se soit plaint que des parents de victimes l’aient molesté. On perçoit la violence du traumatisme pour Alexandre et les autres victimes. Le plan rapproché qui suit, sur les mains des deux hommes alors que Régine Maire les a enjoints à prier tous ensemble, en est un signe fort. Comme s’il se remémorait les événements, Alexandre cherche à détacher sa main de celle de Preynat, sans y parvenir. Et, alors que le Père ne profite pas du moment pour demander pardon à sa victime, c’est paradoxalement l’un des maîtres-mots de l’Église : « pardon ». Le cardinal Barbarin, en charge du diocèse, n’aura de cesse de mettre en avant la repentance et la rédemption si chères à son institution, alors que les victimes, dont la parole se libère de plus en plus, attendent une sanction claire. Le décalage entre l’Église et la réalité judiciaire n’en devient que plus grande au fur et à mesure que les victimes sortent de leur mutisme et se font connaître. Et les propos de Barbarin face aux familles des victimes n’y feront rien : alors qu’il semble fermement condamner les actes du Père Preynat, il n’agit pas, et la femme d’Alexandre ne s’y trompe pas : « Je crois qu’il cherche surtout à nous endormir, oui ! »

« Au fond, je savais, on savait tous, et on n’a rien dit. » (Suzanne Cremer, ancienne secrétaire du diocèse)

Une phrase, si simple soit-elle, peut avoir des conséquences énormes. À demi-mots, Suzanne Cremer avoue que tout le monde, y compris Barbarin et ses prédécesseurs savaient, mais qu’ils n’ont jamais agi. Et c’est là que le fossé se creuse, non seulement entre l’Église et l’opinion publique, mais aussi au sein-même de l’institution. Le Pape François, au moment de l’affaire, a révoqué des prêtres à Grenade pour des faits similaires. Au moment où il est enfin mis au courant de l’affaire, il engage la même procédure envers le Père Preynat. Et ce alors même que ses cardinaux choisissent de ne pas demander pardon aux victimes, de peur que celles-ci n’en soient pas capables[2]… Ce pardon dépend des victimes. Ainsi, François dit n’avoir aucune animosité envers le Père Preynat, qui a toujours reconnu les faits, mais souhaite sanctionner ceux qui se sont tus au sein de l’institution. Au contraire, Emmanuel, plus jeune des enfants abusés, dont le témoignage n’est pas encore prescrit, refuse de pardonner, les actes subis ayant brisé sa vie, modifiant son rapport à la sexualité et sa relation avec son père, des séquelles dont il ne pourra jamais se remettre. Les traumatismes sont ainsi loin d’être réglés chez tout le monde. Pourtant, les victimes font preuve d’une incroyable résilience, François et Gilles parvenant même à rire de la situation des années plus tard. Tous ces éléments questionnent aussi sur la différence entre la foi et l’institution. Si les affaires de l’Église viennent du divin, elles n’en sont pas moins gérées par des êtres humains. C’est donc contre l’institution et les hommes qui la dominent, plus que contre la foi, Dieu et les croyances, que les griefs des victimes se tournent. Et la question finale d’un des fils d’Alexandre à son père demeure toujours sans réponse :

« Papa, tu crois toujours en Dieu ? »

Fabien Imhof

Référence :

Grâce à Dieu, de François Ozon, avec Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud, Éric Caravaca, Bernard Verley, François Marthouret, Martine Erhel, Josiane Balasko…, France, 2018.

Photo : © Jean-Claude Moireau – Mandarin Production

[1] Notons immédiatement que les noms des victimes ont été changés, dans l’évident but de les protéger, alors que ceux des autres protagonistes de l’affaire ont été conservés.

[2] Cette phrase ne fait pas référence à une scène du film, mais au communiqué des cardinaux suite au récent rapport Sauvé.

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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