Toutes ces choses qui nous ébranlent

Elles nous entraînent, nous happent, nous déciment, nous remettent sur pied. De cet heureux mélange d’émotions actives, Gisèle Vienne extrait et façonne une chorégraphie théâtrale jouée sans paroles – On sent, en nous, la vague monter jusqu’à la canopée et redescendre. Il n’y a pas seulement de l’extrême dans les raves. C’était du 12 au 14 novembre à la Comédie.

Une histoire d’un soir : l’on se rassemble sur un terrain vague, musique expérimentale ensorcelante au volume suffisamment élevé pour que les mots se taisent et que les corps parlent. La salle de spectacle de la Comédie est lourde de terre battue, des déchets traînent. C’est une rave, chacun·e y vient plus naturel que les autres, on vient tester ses limites, se laisser emporter, se rapprocher, baver et danser, surtout. Rappel effréné d’une activité essentielle.

L’exploration de l’espace

Pour représenter une telle fête sur scène, une condition sine qua non : l’espace. Pour figurer l’immensité que l’on cherche lors des soirées folles par l’entremise des musiques débordantes, des substances qui explosent, les limites de nos perceptions habituelles ou des non-lieux ouverts sur le ciel qui accueillent les raves. Ici, la scène monumentale de la nouvelle Comédie s’y prête totalement. La metteuse en scène Gisèle Vienne parvient à mobiliser très justement tous les danseurs et danseuses sur le plateau – presque sans fin – pour qu’iels prennent place et donnent aussi l’impression d’être absorbé·e·s par l’endroit. Iels surgissent du fond de la scène et rayonnent au cours de l’heure et demie de spectacle sur l’ensemble du plateau. Le fond de la scène, immense et noir, tient lieu d’une nuit, adoucie ou déchirée par une lumière froide, gobant les traits des visages. L’ambiance n’est pas féérique, elle happe.

Sentir l’autre dans son authenticité

Comme dans L’Étang présenté l’heure d’avant, Gisèle Vienne montre dans cette performance l’une de ses marques de fabrique : donner à voir, au creux de l’humain, la part de marionnettes qui est bel et fixement scellée en nous. Tou·te·s ont, en effet, ces mouvements appris que l’on reproduit inconsciemment et qui sont la base de nos mouvements vers les autres. S’approcher, se tâtonner, être méfiant·e – tout ce qui, fait rapidement, nous échappe. Ainsi, la troupe de danseuses et danseurs voit leurs mouvements décortiqués en de multiples micromouvements, que les spectateur·trice·s saisissent grâce à la technique du ralenti : Chaque danseur est comme stoppé dans son mouvement et effectue ses mouvements les uns … après les autres, très lentement. Le contraste proposé avec la musique tambourinant et rapide est réussi, tant il permet de se rendre compte que même entrainé par les émotions et le bon son, l’on ne perd pas cet aspect calculateur, voire robotique. En soutien, on relève la musique, principalement composée à l’ordinateur par Peter Rehberg et Stephen O’Malley, apparentée à des déflagrations plutôt inquiétantes. La lumière crue laisse transparaître de temps à autre des visages peu joviaux ou gracieux, on y lit du décharné qui s’efface dès que les corps bougent au rythme, plus rapide et normal, de la musique. Ces moments bien distincts nous donnent l’impression de vivre ces raveurs dans toute leur authenticité : on traverse bien des étapes de doutes, d’interrogations, d’attirances, d’envie d’affrontements lorsqu’on vit toute une nuit proche d’autres inconnus.

La dynamique de groupe

Aucun mot n’est échangé sur le plateau et pourtant, l’on a la ferme impression de les entendre s’exclamer, dialoguer. La troupe s’organise en différents îlots ou selon le schéma un·e seul·e face aux autres, ce qui introduit des variations agréables dans un spectacle où les basses pourraient devenir monotones pour le public. Qu’est-ce qui se joue là ? Peut-être l’idée qu’être en groupe n’est pas anodin, la situation déclenche des comportements vils, pulsionnels avant de devenir bienveillants, sociaux. Des touches de couleur soudaines – un paquet de chips paprika balancé en l’air, une écharpe rouge vif – détonnent ; le regard s’y accroche avec la crainte que l’ambiance générale verse dans la bagarre, l’amour à plusieurs ou la fin de la partie car ce sont ces moments inattendus qui déclenchent de nouveaux mouvements vers la gauche ou vers le sol… Mais non. La chorégraphe parvient à mener les danseurs à différents points culminants et montre comment l’on peut vivre ensemble des moments forts – des moments de plénitude – même lorsque la menace plane. C’était fort, pour les oreilles, la tête et l’espoir.

Laure-Elie Hoegen

Infos pratiques :

Crowd de Gisèle Vienne, du 12 au 14 novembre 2021 à la Comédie.

Mise en scène : Gisèle Vienne

Avec Philip Berlin, Marine Chesnais, Sylvain Decloitre, Sophie Demeyer, Vincent Dupuy, Massimo Fusco, Rehin Hollant, Georges Labbat, Oskar Landström, Theo Livesey, Katia Petrowick, Linn Ragnarsson, Jonathan Schatz, Henrietta Wallberg, Tyra Wigg

Photos : © Estelle Hanania (banner et inner 1), Mathilde Darel (inner 2)

Laure-Elie Hoegen

Laure-Elie H. souhaite contempler, observer puis archiver et causer de la vie des scènes romandes. Voici ce qui la nourrit parallèlement à son parcours partagé entre germanistique, dramaturgie et pédagogie. Vite, elle vous attend au café des Planches ou pour une lecture inattendue !

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