Incendies (Wajdi Mouawad) : le lien aux origines

« Aucune pierre ne sera posée sur ma tombe
Et mon nom gravé nulle part.
Pas d’épitaphe pour ceux qui ne tiennent pas leurs promesses.
Et une promesse ne fut pas tenue.
Pas d’épitaphe pour ceux qui gardent le silence.
Et le silence fut gardé.
Pas de pierre
Pas de nom sur la pierre
Pas d’épitaphe pour un nom absent sur une pierre absente.
Pas de nom. » (p. 18)

Incendies est la deuxième pièce de théâtre d’une tétralogie (Le sang des promesses) de Wajdi Mouawad, écrite en 2003. Comme l’annonce l’auteur dans la préface, « sans en être la suite narrative, Incendies reprend la réflexion autour de la question de l’origine » (p. 9). En effet, Incendies raconte l’histoire de Jeanne et Simon, des jumeaux, dont la mère, Nawal, meurt après être restée complètement silencieuse pendant cinq ans. Dans son testament, Nawal partage ses dernières volontés : que Jeanne et Simon transmettent des lettres à leur père et leur frère, dont ils ne connaissaient pas l’existence, sans aucune information permettant de les retrouver. La question de l’origine se pose alors pour les jumeaux : quelle est l’histoire de leur mère ? Qui sont ce père et ce frère inconnus ? Quelle est la raison du silence de leur mère à ce sujet ?

La particularité de cette pièce réside dans le fait que Wajdi Mouawad ne respecte ni l’unité de temps, ni celle de lieu, si importante dans le théâtre classique. L’intrigue se déroule entre le Québec et différents endroits du pays natal de Nawal, et ce à différentes époques. Les diverses périodes retracent la vie de Nawal à 14, 19, 40 et 60 ans. Nous découvrons donc, comme les jumeaux, les aventures de leur mère. Les temporalités s’entremêlent sur scène, sans jamais se confondre, ce qui crée un effet quelque peu paradoxal. D’une part, cela insiste sur la césure entre la vie de la mère et celle des jumeaux, le silence de la première et l’ignorance des seconds ; d’autre part, le fait qu’ils apparaissent tous ensemble sur scène souligne que le silence est en train de se briser, et que mère et enfants, malgré la distance entre la vie et la mort, n’ont jamais été aussi proches.

En ouvrant la voie à la vérité, Nawal met ses enfants face à la réalité d’une vie dans un pays (qui n’est pas nommé dans le texte) en guerre. Wajdi Mouawad peint donc un tableau d’une violence inouïe, avec pourtant une simplicité et une vérité déconcertantes. Chaque mot, chaque silence des personnages est parfaitement à sa place et donne le sentiment que chacun d’entre eux se livre avec une authenticité prenante. L’écriture laisse transparaître leurs émotions et leur réalité avec une telle force qu’elles finissent par submerger à la fois le lecteur et le spectateur.

« NAWAL. Je lui dirai, je te jure que je lui dirai. Pour toi et pour moi. Je luis soufflerai à l’oreille : “Quoi qu’il arrive, je t’aimerai toujours“. Je retournerai moi aussi au rocher aux arbres blancs, je dirai, moi aussi, au revoir à l’enfance, et l’enfance sera un couteau que je me planterai dans la gorge. » (p.39)

Cette histoire où l’origine prend autant sa source dans la haine que dans l’amour, où l’amour et la haine sont si proches l’un de l’autre, est bouleversante du premier mot au point final.

Cécile Fischer

Références : Wajdi Mouawad, Incendies, Léméac éditeurs, 2009, 132 p.

Photo : © sippakorn

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