Je voudrais vous parler de Grouchenka

La Comédie de Genève a accueilli pour trois représentations exceptionnelles Les Frères Karamazov, un spectacle vertigineux à l’humour résilient. Une adaptation moderne, virevoltante et remarquable du dernier roman de l’immense écrivain russe Dostoïevski adapté et mis en scène avec originalité, intelligence et subtilité. Un grand moment de théâtre dont on ne ressort pas indemne.

Bien sûr, je pourrais vous entretenir sur l’intrigue de ce monument de la littérature. Décortiquer par le menu les relations toxiques autour de ces trois, pardon, quatre fils si différents et de ce père impudique. Ainsi qu’exposer le parricide inévitable qui débouche non seulement sur le procès de l’homme russe du XIXème siècle mais aussi sur celui des valeurs et de la morale d’une société finissante, celle des splendeurs et décadences de l’empire des Romanov. Bien sûr. Mais je voudrais vous parler de Grouchenka[1].

C’est un petit bout de femme. Qui ne paie pas de mine. Et qui a fait de son bagout une arme fatale. Une femme caricaturée par les hommes. Mais tout le monde la veut. Le père comme les fils. Et les autres femmes la jalousent. On la traite de salope. C’est un phénix. On essaie de la réduire, elle déborde sans cesse d’elle-même : fragile, cabotine, espiègle, manipulatrice, sensible, immorale, moche et sublime à la fois.

Grouchenka, elle s’appelle, donc. C’est une des deux femmes – l’autre, c’est Katérina, fatale beauté sibérienne – que Sylvain Creuzevault a bien fait de mettre en avant dans l’adaptation du roman-fleuve de Dostoïevski (1300 pages). Et c’est par elle que l’on peut sentir la modernité de l’œuvre. Quel féminisme dans la figure iconique de cette innocente putain qui, à l’image du parti pris de la mise en scène, est capable de tout et de son contraire.

C’est par elle aussi que vient le rire si nécessaire pour réussir l’immense traversée de plus de trois heures de ce spectacle invraisemblable. Le public est en effet embarqué sur un Titanic familial qui augure le crépuscule d’une époque, celle des Tsars bientôt déboulonnés par les bourrasques grondantes des révolutions ouvrières.

À sa première entrée, Grouchenka casse d’emblée le quatrième mur pour critiquer avec auto-dérision la manière dont elle prend la scène. La salle respire et comprend bien vite que ces apartés humoristiques vont alléger le drame qui se joue. Tout de suite, on est emballé par l’énergie de vie qui se dégage de ce petit bout de femme populaire, par le magnifique de ses cicatrices, par la brillance de sa rhétorique qui balade comme elle veut la suffisance bourgeoise de cette madame et les prétentions égotiques de ces messieurs.

Grouchenka aime. Passionnément. La vie et les hommes. Dimitri et son père Fiodor, les deux autres frères Ivan et Aliocha. Et surtout son amant polonais. Qui la maltraite, évidemment. On va la suivre, bouteille à la mer, ballotée par des vents contraires, fil rouge de cette fresque énorme de la condition humaine.

Du monastère du Starets à la prison de Dimitri en passant par une boîte de nuit interlope, cet événement théâtral à la densité extraordinaire fait jaillir les bruits d’un monde en déliquescence. Il y a là quelque chose de nauséabond, quelque chose qui pourrit et pue, qui se nourrit du mensonge, des trahisons, de la cupidité, de la méchanceté et de l’égoïsme. Cela permet à Dostoïevski de passer en revue la plupart des thèmes qui nous agitent : la famille, la religion, la fratrie, la culpabilité, la morale, la haine, le mal, le libre-arbitre, le savoir, le pardon… Sympa et léger, bien sûr. Sigmund a aimé.

Tous les personnages, d’une manière la plus souvent désespérée, semblent en quête de reconnaissance. Zosima et Aliocha cherchent leur Dieu, Dimitri et Ivan leur père, Smerdiakov sa famille, Katérina un couple et Grouchenka, bien sûr, l’amour. Grouchenka qui, à chaque fois que nous sommes au bord du précipice existentiel vers lequel nous amène sans relâche le texte, est capable de nous redonner espoir.

Et c’est là la grande réussite théâtrale de l’ambitieux « Ivan » Creuzevault. En équilibre au-dessus des abîmes métaphysiques du romancier russe, il trouve une originalité de traitement qui nous laisse penser qu’une issue est possible. Pour cela, inspiré par la lecture de Jean Genet[2], il y instille des procédés farcesques, des subterfuges enfantins, des apartés au public et avec les musiciens, des textes projetés et d’autres tagués ainsi que du film en direct. Tout ceci pour aérer la densité du propos et le torrent de mots au débit affolant porté par son impeccable troupe d’actrices et d’acteurs au milieu de laquelle surnage, magnifique Madone disloquée, Grouchenka.

Je voudrais vous parler encore de Grouchenka. Fascinante, bouffonne, débridée, sans-gêne, transgressive, joyeuse et maniaco-dépressive, elle tourbillonne jusqu’à l’ivresse d’aimer, de vivre et de boire. Ce faisant, elle nous emporte avec allégresse dans la danse vertigineuse de ses contradictions. Et des nôtres ? Assurément.

Aucune certitude ne résiste alors à la mise en charpie dostoïevskienne de la raison. Tout est sens dessus dessous, une chose pouvant être son contraire, la vérité n’étant à chaque fois qu’un point de vue singulier et relatif. Cela en devient souvent drôle si l’on parvient à relativiser un tant soit peu les choses. Finalement, peu d’entre elles sont graves et la plupart n’ont que l’importance qu’on leur donne. Toute explication est possible. Surtout l’opposée. Et de toutes les façons, tout cela ne dure qu’un temps. On pense alors aux mots du chanteur Raphaël : « Et dans 150 ans, on s’en souviendra pas / De ta première ride, de nos mauvais choix / De la vie qui nous baise, de tous ces marchands d’armes / Des types qui votent les lois là-bas au gouvernement / De ce monde qui pousse, de ce monde qui crie / Du temps qui avance, de la mélancolie / La chaleur des baisers et cette pluie qui coule / Et de l’amour blessé et de tout ce qu’on nous roule / Alors souris. » Oui, sourions. Envers et contre tout. Parce que nous vivons cette terrible chance d’exister. Et que la moindre des politesses est de sourire.

Et Grouchenka, encore et toujours, qui remet sa vie en jeu, jusqu’à geler ses folles amours dans une course éperdue pour trouver un peu de dignité dans ce jeu de massacre dont chaque tête semble une imposture. Grouchenka qui ensoleille le crépuscule d’un monde perdu en faisant de ce dépotoir un théâtre magnifique, jubilatoire, celui de nos propres miroirs, versatiles, ambigus. Hier, aujourd’hui et demain. Grouchenka qui malgré elle porte le grain et l’ivraie de nos âmes humaines écartelées en prônant l’amour comme antidote suprême. Grouchenka, mère nourricière de tous les poètes – car seule la poésie sauvera le monde[3] – une sorte de Philippe Léotard[4] au féminin et avant l’heure qui aurait pu dire, à l’instar de celui-ci : « J’ai dû aimer cent fois. J’ai dû me tromper cent fois. On ne me fera pas envier celui qui a eu raison sans aimer. »

Oui, je voudrais vous parler de Grouchenka.

Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Les frères Karamazov, d’après Fedor Dostoïevski, à la Comédie de Genève, du 16 au 18 décembre 2022.

Adaptation et mise en scène : Sylvain Creuzevault

Avec Nicolas Bouchaud, Sylvain Creuzevault, Servane Ducorps, Vladislav Galard, Arthur Igual, Sava Lolov, Frédéric Noaille, Blandine Ripoche, Sylvain Sounier et les mucisien-ne Sylvaine Hélary et Antonin Rayon

Photos : © Simon Gosselin

[1] Inspiration tirée de la phrase de Jean Genet : « Je voudrais vous parler de Smerdiakov ».

[2] https://www.comedie.ch/fr/journal/une-lecture-des-freres-karamazov-jean-genet

[3] D’après le titre d’un livre éponyme de Jean-Pierre Siméon

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Léotard

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, acteur laborieux, auteur amoureux et metteur en scène chanceux, Stéphane flemmarde à cultiver son jardin en rêvant un horizon plus dégagé que dévasté

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