Journal de bord d'un film qui fait peurLa fontaine : divers

Journal de bord d’un film qui fait peur : 6 – Ceci n’est pas du théâtre

Le tournage est fait. Pourtant rien n’est encore gagné. On pourrait même dire que le plus gros se joue maintenant, dans la phase de post-production. Comme d’habitude je fais plutôt des spectacles, je me retrouve ici dans une situation tout à fait inédite, de laquelle je ne sais pas comment je vais me sortir.

Les limites de l’art

Jusqu’ici, je ne m’en suis pas encore trop mal sorti. Pas d’accidents, tout le monde est content, les plans sont chouettes, les souvenirs de tournage demeurent mémorables : tout va bien. Jusque-là, je n’ai pas ressenti une franche différence entre faire un film et faire un spectacle ; il fallait coordonner une équipe de technicien-nes et comédien-nes, donner corps et vie à des choses écrites dans un texte, penser aux intentions de jeu, à la correspondance entre les couleurs, à la cohérence globale de l’histoire, etc. J’ai vécu ce tournage en proie aux mêmes types de joies et douleurs que je ressens lors d’une création au théâtre. Et lorsque le « rideau » est tombé à la fin des jours de tournage, j’ai vécu le même blues que celui de l’après-spectacle. Ce n’est qu’après tout cela que j’ai réellement senti la différence entre les arts. Comme me l’a justement dit Mael : « La différence, c’est qu’au théâtre, quand on a fini le spectacle, on a fini le spectacle, tandis que là, quand le tournage se termine, le film est encore à faire ».

J’avais pourtant fait mon deuil, avais déjà envie de passer à autre chose pour ne pas rester dans ma tristesse. Les jours qui ont suivi, je n’ai presque pas touché au montage des séquences. Pour ce qui en est de la bande sonore du film, on n’en parle même pas. Je suis allé me baigner avec des amis, j’ai commencé à répéter le texte du prochain spectacle, j’ai fait comme si le film était fini. J’avais oublié qu’on n’était pas au théâtre. Oublié qu’au cinéma c’est au fin fond du blues qu’on termine le film. Oublié que se contraindre à revoir des visages désormais lointains, sur l’écran du logiciel de montage, faisait partie de l’aventure. Oublié qu’il n’est pas encore possible d’oublier.

On n’est pas au théâtre ici. Il reste encore des articles à écrire, encore un film à monter, encore des choses à travailler. On est au cinéma, ce qui implique de retenir les images, les souvenirs, et de les découper minutieusement pour en faire une histoire.

Les limites de la pensée cinématographique

Jusqu’ici ça n’a pas encore été si compliqué, il n’y a pas eu de si violentes contradictions entre ma pensée et les plans réalisés. Penser l’image a étonnamment été assez simple. Penser le montage le paraît beaucoup moins à présent. J’essaye de m’y mettre, je monte une première séquence, celle du téléphone, sur les voix pré-enregistrées. L’image fonctionne. Je passe à la suite, à la scène de meurtre.

Là ça commence à coincer. Cette scène qu’on a pris tant de temps à faire (avec les effets spéciaux de sang qui gicle) ne dure que quelques secondes. À peine pas une minute. C’était le clou du film et voici que mes grandes espérances sont crevées. Comment tant de plans peuvent-ils constituer une si courte séquence ? Tout est si vite plié ! Je compte les minutes. Trop peu pour le moment. Je me sens à court d’images. Dans ma tête, la scène se faisait plus lentement, mais au montage elle me passe sous le nez sans même que je puisse apprécier la composition de nos plans. Je commence à avoir peur. Peur que le spectateur n’ait pas le temps de comprendre, pas le temps de voir comment nos plans sont jolis. Peur que, si cette scène que je pensais longue se révèle si courte, les autres scènes le soient davantage.

Et puis le sens de l’histoire m’échappe à nouveau. Je trouve à nouveau qu’il manque quelque chose. Je trouve même qu’il en manque plein. J’aurais carrément envie de dire qu’il manque tout. Mais où est donc passé le temps de l’histoire ?? Au théâtre, on le sait, on le sent, on le voit, le temps. Au cinéma, le temps est pervers, il se cache, il se métamorphose ; il ne se laisse jamais attraper.

J’abandonne, je vais me baigner au lac. Je vais marcher dans mon salon. Je vais manger des noix de cajou. N’importe quoi ; n’importe quoi qui ne soit pas de devoir affronter mon échec cuisant.

Au théâtre, quand le spectacle est nul, on joue et on part. Au cinéma, on reste longtemps dedans. C’est une marinade dans sa propre médiocrité. Je préfère mariner dans le lac.  Je sors, je pars, je quitte. Les choses s’arrangeront, peut-être, durant la journée, en mon absence.

Un dilemme

Un dilemme s’impose ; un dilemme de taille, sur lequel je n’ai pas encore tranché à l’heure où je vous écris ces lignes : vaut-il mieux abandonner un projet déjà entamé dans le cas où celui-ci ne s’annonce pas être à la hauteur de nos exigences ou vaut-il mieux le continuer coûte que coûte, vaille que vaille, et le mener à bien pour la forme ? C’est une vraie question. Quand soudain on se demande si on a vraiment quelque chose à apporter avec son œuvre, quand soudain on commence à entrevoir les faiblesses et les incohérences du projet, que faut-il faire ?

Parfois, on ne peut pas renoncer pour raisons financières, mais ici tout repose sur un petit fond d’association, sans espoir de rentabilité aucune. Parfois aussi, comme c’est le cas pour le théâtre, il y a un public qui attend, un lieu, une date précise, et l’impossibilité de faire marche arrière. Ici, on ne parle de festivals qu’à la toute fin du processus de construction du film. Rien ne retient donc ce film à la surface du monde.

Rien, ou presque. Il reste l’enthousiasme et le travail d’une équipe. Je revois leurs visages et je ne peux pas précipiter tout ça à la poubelle. Peux pas abandonner ce film juste parce que je ne me sens plus trop dans la vérité de la chose. Il n’est plus uniquement à moi. Il est à toutes les mains et tous les yeux qui s’y sont déposés. Il est à Selam, à Clélia, à Moira, Lou, Félix, Nilla, Julian, Alexei, Mael, Audrey, Noa… Il est aussi à vous, lecteurs et lectrices, qui vous tapez toutes les semaines la succession vertigineuse de mes hauts comme de mes bas, sans flancher, jamais.

La musique pour tout rattraper

Aujourd’hui il n’a pas fait très beau, alors je me suis résolu à travailler. Je suis allé en studio avec Mael, pour avancer la musique du film. Nous avons essayé des choses, et un semblant de motivation est revenu. J’ai donné quelques indications hasardeuses… essaye de gratter la corde de ta basse avec ton ongle… et puis là tu fais trembler… un peu plus… moins… enfin..tu vois ce que je veux dire… moins SF… non?

Mael a pris sa basse, une guitare, m’a enregistré pendant que je faisais des claviers. Les choses ont semblé prendre forme pour lui aussi ; l’obscurité de mes idées est devenue musique commune. Des élans de tout va bien aller et d’autres de tout va mal s’enclenchèrent en moi tout au long de la journée de travail. L’idée de l’enthousiasme ne trouvait plus ni son équilibre ni sa solidité, mais nous avons poursuivi l’enregistrement, dans cette semi-ignorance du bien ou du mal, dans la méconnaissance totale de l’issue de cette affaire.

Je ne sais pas encore si ça va sauver mon film avare en images et en dialogues, mais ça ne lui fera pas de mal. La musique, quand elle est juste, rattrape tout de même pas mal de trucs. Elle oblige, elle contraint à continuer. Elle rappelle à l’être en flottement que le monde tourne. Elle redonne rythme, son, volume et texture. La musique sauve bien souvent la mise.

Mael est catégorique. Il est hors de question d’arrêter le projet. Il trouve que ce serait débile de ne pas terminer le film et de rester sur des impressions d’échec infondées. J’essaye de lui dire que c’est tout à fait fondé, mais moi-même, au fond, je ne sais plus vraiment ce qu’il y a de vrai ou de faux là-dedans. Il me dit ensuite qu’au pire l’ambiance sonore noiera le poisson. Et, que si vraiment, on sortira ça comme « la blague de l’été ».

D’autres gens se joignent à lui. Arrêter n’est définitivement plus en option. Il faut donc continuer, je suppose.

Luca Leone

Photo : ©Luca Leone

Luca Leone

Luca Leone est un artiste genevois, à la fois auteur, compositeur, interprète, mais aussi comédien et metteur en scène. Il explore ici des alternatives à l’approche journalistique en proposant de rencontrer des artistes le matin tôt, juste avant l’aube.

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