La Cerisaie : exercice d’équilibrisme à la Comédie

Du 10 au 19 mars, la Comédie se transforme en cerisaie et accueille la pièce éponyme d’Anton Tchekhov. Tiago Rodrigues actualise un classique du théâtre russe. Une pièce dans laquelle on entre ruiné·e… pour ressortir riche d’expériences humaines.

Tout commence par une adresse au public. Lopakhine (Adama Diop) nous avertit : le train est en retard. Qui attendons-nous ? Le retour de Lioubov (Isabelle Huppert) et de sa fille Ania (Alison Valence), qui reviennent de Paris. Enfin le train arrive, les voyageuses retrouvent les êtres aimés laissés trop longtemps au loin : Varia (Océane Caïraty), la fille adoptive de Lioubov ; Léonid (Alex Descas), son frère ; Piotr (David Geselson), l’éternel étudiant révolutionnaire et amoureux d’Ania… sans parler de Boris (Grégoire Monsaingeon), l’ami ruiné de la famille, et du personnel de maison : Charlotta (Isabel Abreu), la gouvernante ; Semione, le comptable maladroit (Tom Adjibi) ; Douniacha (Suzanne Aubert), la femme de chambre ; Yacha, un jeune valet séducteur et opportuniste (Nadim Ahmed) ; et le vieux Firs (Marcel Bozonnet), fidèle à ses maîtres.

Les présentations sont faites. Voilà les protagonistes qui renouent les liens dans la vieille demeure familiale, tendrement aimée – et surtout, dans la cerisaie, l’âme de la maison, où les arbres centenaires se souviennent et étendent leurs branches entre présent et passé. La cerisaie, voilà justement tout l’enjeu de la pièce : Lioubov, toute aristocrate qu’elle soit, est revenue ruinée de Paris ; pour éponger ses dettes, elle devra se résoudre à vendre le domaine…

Donner vie à la cerisaie

La troupe de Tiago Rodrigues joue sur les planches de la grande salle de la Comédie – littéralement, puisque la scène se part d’un plancher de bois aux tons chauds, aux planches sonores, qui résonne sous les talons des bottines. Il évoque à la fois le faste passé de la maison d’enfance de Lioubov, et le tronc des cerisiers qui s’invitent dans la maison. Entièrement ouvert, le plateau dispose de coulisses à vue, ce qui empêche tout aparté, toute intimité entre les personnages – chacun·e étant témoin, à tout instant, des interactions entre les un·e·s et les autres. S’il symbolise évidemment l’espace de la maison (avec ses myriades de chaises grises et rouges qui vont peu à peu disparaître, à mesure que le dénouement approche), le plateau incarne également la cerisaie elle-même : fichés sur des structures mobiles sur rail, des arbres de métal se déploient, mi-végétaux stylisés, mi-supports à lustres. La cerisaie est omniprésente : on y évolue, on y parle, on y dort, on y aime. Cette disposition particulière renforce d’autant plus le lien intime, profond, qui lie la famille à la cerisaie : on n’en sort jamais complètement, on y reste toujours. Et lorsque, finalement, elle sera vendue, c’est à un grand déménagement du décor, repoussé à tout à gauche de l’immense scène par les personnages gesticulants, que l’on assiste.

En équilibre sur un fil

S’il est un sentiment qui se dégage de la mise en scène de Tiago Rodrigues, c’est celui d’être, sans cesse, sur un fil. De ne pas savoir, jusqu’au dernier moment, de quel côté le couperet du destin va tomber. La vente ? Le sauvetage ?

Cette sensation intervient à plusieurs niveaux. Dans les interactions entre les personnages, tout d’abord, mélange de sérieux et de cocasseries. Ainsi, le chassé-croisé de la séduction qui se noue entre Semione et Douniacha, le premier devenant malgré lui ridicule à force de malchance, la seconde jouant de ses sentiments en se réfugiant dans les bras d’un autre. Ou encore la situation de Boris qui, ruiné, quémande sans cesse un sou pour ne pas finir totalement ruiné… mais trouve la force d’ironiser sur sa propre situation pour susciter la sympathie de son entourage.

L’équilibre sur un fil se retrouve également dans la musique qui, tout du long, rythme les moments-clefs de la pièce. Deux musicien·ne·s, Manuela Azevedo et Hélder Gonçalves, complètent la troupe. Prenant place sur une des structures mobiles, aménagées comme une scène, ils alternent synthé, guitare, percussions et voix. La partition qu’ils composent oscille entre rock et folk, teintes gypsies et pop : un mélange d’influences qui transcende l’énergie des acteur·trice·s, qui rythme leurs déplacements, leurs relations, leurs émotions. Ce mélange se retrouve tout autant dans les costumes conçus par José António Tenente, avec leur débauche de couleurs et de textures. Ils évoquent tour à tour le faste de l’ancienne aristocratie (version haute-couture ou fracs de majordomes), l’argent besogneux des nouveaux riches (en costume trois-pièces), l’idéalisme des révolutions encore à venir (la pièce date de 1904) et la simplicité recherchée façon ethno chic.

Pourtant, c’est dans le jeu d’Isabelle Huppert que se révèle le fil aiguisé sur lequel danse toute la pièce. Par son insouciance enfantine, son côté panier-percé, son enthousiasme débordant totalement détaché des réalités matériels, Lioubov incarne le déni : elle refuse de voir que la cerisaie est condamnée. Ses crises de rire incessantes, ses trépignements de fillette, ses battements de mains agacent ; on aimerait la secouer, lui aligner deux claques pour la calmer. Mais ces débordements ne sont qu’une armure, un stratagème pour se protéger. Lioubov, sous ses dehors exaltés, cache un vide insondable : celui du passé, des souvenirs et des chagrins. Celui qui demeurera en elle, quand la cerisaie sera vendue. Isabelle Huppert donne à voir cette fragilité, avec une finesse qui ne s’impose pas mais se construit par touches discrètes. C’est, parfois, une allusion à la mère qui marchait dans les vergers. Ou bien, l’évocation de la neige et de la lumière, celle de l’enfant perdu qui jouait là… Peu à peu se suggère l’un des enjeux de la pièce : les lieux aimés déterminent-ils qui nous sommes ? Continuent-ils de vivre en nous, lorsqu’on les a quittés ? Ces questions trouveront leur dénouement lors du climax de la pièce, entre anéantissement intérieur et assourdissement de la musique…

Maintenir l’équilibre ?

Tout est donc affaire d’équilibres, dans La Cerisaie : équilibre entre passé et présent, faste et ruine ; entre ancienne aristocratie et nouveaux riches ; entre Russie tsariste et révolution qui commence à sourdre… Comment maintenir l’équilibre ? Tchekhov répond dans le dernier acte de la pièce, celui où l’intrigue trouve sa résolution et où les personnages, enfin, peuvent aller de l’avant.

Tiago Rodrigues, quant à lui, joue la carte de l’actualisation. À travers la troupe qu’il a constituée, il ouvre des perspectives nouvelles, en rebattant par exemple les cartes des liens familiaux. Ainsi, Lioubov et Léonid sont frère et sœur de sang, mais ne possèdent pourtant pas la même couleur de peau. Faut-il pour autant crier à l’invraisemblance ? Convoquer une certaine logique génétique ? Non, si l’on considère que l’acteur·trice s’efface devant le personnage : ce n’est pas tant l’apparence de Lioubov ou de Léonid qui compte – autrement dit, celle d’Alex Descas ou d’Isabelle Huppert. Ce qui les institue en tant que frère et sœur, en tant que personnages de Tchekhov, ce sont les mots qu’ils s’adressent, les regards qu’ils échangent, les gestes, la tendresse, la complicité, les souvenirs partagés. Dès lors, si incarner signifie bel et bien « donner corps », qu’importe quel être incarne quel autre – du moment que l’incarnation prend vie avec passion. À ce titre, la proposition de Tiago Rodrigues s’avère plus que convaincante. Après Black Lives Matter, à l’heure où la pandémie n’a pas encore disparu, au moment où la guerre ravage l’Ukraine, les mots d’Anton Tchekhov rappellent que la vie est résiliente et surtout, qu’elle parvient à continuer en prenant des chemins qui, auparavant, semblaient impossibles.

Magali Bossi

Infos pratiques :

La Cerisaie, d’Anton Tchekhov, du 10 mars au 19 mars 2022 à la Comédie de Genève.

Mise en scène : Tiago Rodrigues

Avec Isabelle Huppert, Isabel Abreu, Tom Adjibi, Nadim Ahmed, Suzanne Aubert, Marcel Bozonnet, Océane Caïraty, Alex Descas, Adama Diop, David Geselson, Grégoire Monsaingeon et Alison Valence (jeu), Manuela Azevedo et Hélder Gonçalves (musique)

https://www.comedie.ch/fr/production/coproductions/la-cerisaie

Photos : © Christophe Raynaud

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *