Les réverbères : arts vivants

La chute féconde

Avec «           », Camille Boitel et Sève Bernard composent un théâtre du déséquilibre. Le burlesque grince, les objets résistent, le corps tombe pour mieux chercher comment tenir encore. Entre cirque et danse somatique et intranquille.

Il faut commencer par ce titre qui n’en est presque pas un: «           ». Deux guillemets, un espace laissé blanc, une manière de se dérober avant même d’apparaître. Rien, ici, ne cherche à fixer le regard trop tôt. Le spectacle préfère arriver sans mode d’emploi, ni promesse fermée. Encore moins une enseigne qui dirait au public ce qu’il doit comprendre avant même d’avoir vu.

Poétique du déséquilibre

Ce choix protège l’inconnu, laisse la pièce respirer différemment selon les lieux, les corps, les accidents du soir. Créée au Festival Montpellier Danse en 2025, la réalisation de la compagnie française L’Immédiat poursuit une ligne déjà ancienne chez le circassien Camille Boitel. Soit faire du plateau un espace où la maîtrise se fissure, la virtuosité se cache dans l’échec. Bref, où l’on ne montre pas tant des corps souverains que des êtres aux prises avec ce qui lâche.

Avec Sève Bernard, venue de la danse contemporaine, cette poétique du déséquilibre gagne une douceur plus inquiète, une attention au corps qui cède sans disparaître. Qui abandonne quelque chose sans renoncer tout à fait. Voici une pièce brisée, pleine de trous, agencée avec les matériaux dénichés sur le plateau même des théâtres d’accueil (pendrillons, échelles, supports boisés…). Elle est reconstruite par le regard du public. Et se présente comme une offrande amoureuse à l’imprévisible.

Le monde tient mal

Au début, rien ne paraît spectaculaire au sens attendu du mot. Des vêtements, des sacs, une chaise, des objets ordinaires. Mais l’ordinaire, ici, devient périlleux. Se vêtir, plier un habit, boire, avancer, se relever : chaque geste semble menacé par sa propre fatigue, son épuisement. Un corps se replie avec ce qu’il manipule, comme si le vêtement entraînait la personne dans sa chute.

Un comique désolé et furieusement beckettien dans son absurdité surgit de cette disproportion: il suffit d’un objet mal placé, d’un appui traître, d’un temps de retard, et tout le réel se met à pencher. On pense évidemment au burlesque muet, à Keaton, à Laurel et Hardy, Lloyd, à cet art du contretemps, du slowburn, où l’accident n’arrive jamais n’importe comment.

Mais Boitel et Bernard n’en font pas un hommage décoratif. Le rire n’est pas seulement une mécanique. Il véhicule une inquiétude, presque une tendresse. Le mouvement d’ouverture peut se lire comme une fatigue répétée jusqu’à devenir énergie.

Mais aussi comme une forme d’abandon joyeux : le corps tombe, oui, mais avec consentement, comme s’il découvrait dans sa propre défaite une façon de respirer autrement. C’est peut-être là que la pièce touche d’abord : dans cette manière de ne pas opposer le désastre à la grâce, mais de les faire tenir dans le même pli.

Théâtre ouvert

Puis le spectacle se retourne sur lui-même. Ce qui devrait rester caché entre dans le champ. Les pendrillons, les éléments techniques, les déplacements de plateau, les présences d’ordinaire invisibles deviennent matière scénique. Le maître-mot est alors : circulation. Les interprètes peuvent devenir techniciens, les techniciens entrer dans le jeu, et la technique cesse d’être un simple support pour devenir une matière artistique à part entière.

C’est une vraie proposition de regard. Le théâtre ne fabrique plus l’illusion en effaçant ses coutures ; il montre ses outils, ses balais, ses échelles, ses flight-cases. Et c’est précisément là que quelque chose s’invente. La scène devient chantier, arrière-cuisine, lieu de réparation.

Les objets ne sont plus des accessoires : ils soutiennent, entravent, prolongent, contredisent les corps. Morceaux de bois, structures précaires, appuis trouvés sur place peuvent aider autant qu’ils gênent. Le secours lui-même devient ambigu. On croit voir un geste de protection, puis l’on se demande s’il ne retient pas trop, s’il ne contraint pas autant qu’il sauve.

Cette incertitude donne aux images leur poids humain. Le soin n’est jamais pur, l’appui jamais innocent, la solidarité jamais complètement dégagée de la maladresse. La pièce, sans discours, laisse venir cela.

Corps en bascule

Le motif le plus fort demeure celui du presque tomber. Non pas la chute spectaculaire, sèche, définitive. Plutôt l’instant suspendu où le corps se défait. Sans encore céder tout à fait. La chute devient l’envers du relèvement. Tomber et se relever appartiennent au même mouvement, comme une respiration, un clignement, un balancement intime du vivant.

C’est fort beau quand le corps trouve cette ductilité, ce ressac qui semble pouvoir durer longtemps : tomber, remonter, retomber, reprendre, comme si l’effondrement contenait déjà son contraire. La danse de Sève Bernard travaille autrement cette matière. Elle coule, glisse, se dépose, s’abandonne, non sans danger.

Art de la confiance

Cette qualité suppose une confiance rare. Confiance dans l’échelle qui la voit écouler lentement ses lignes de corps. Confiance dans les autres, eux qui retiennent une cheville ou une épaule. Confiance enfin dans le regard du public, capable de recevoir un corps qui cesse de produire de l’effort.

Là encore, l’image n’est jamais fermée. Une personne qui ne fait plus rien est-elle vaincue ou délivrée ? Pathétique ou drôle ? Triste ou libre ? Le spectacle a l’intelligence de ne pas trancher. Il laisse cette question dans les muscles du public.

Schubert en éclats

La musique de Schubert traverse l’ensemble comme une mémoire abîmée. Elle ne vient pas envelopper les images, encore moins les ennoblir. Elle arrive par fragments, par poussées, par ruptures, laissant parfois le silence ouvrir une brèche.

La partition semble elle aussi avoir explosé : le spectacle en ramasse les morceaux, les expose, les agence sans chercher à rendre le tout parfaitement lisse. C’est exactement ce que donne parfois le plateau. On est loin d’une progression dramatique bien conduite. Mais une suite d’apparitions électriques, de disparitions coiffées par l’orage, de scènes brisées que notre regard doit recoudre.

Lorsque les pendrillons noirs glissent, s’alignent, tournent, cachent et découvrent, les corps deviennent des silhouettes hâtives, presque des insectes affolés, happés par la lumière puis rendus au noir. L’image est forte, parfois magnifique. Elle dit quelque chose du théâtre comme machine fragile, mais aussi de notre condition d’êtres pris dans des structures qui nous soutiennent autant qu’elles nous avalent.

Étirement

La limite du spectacle tient à ce même principe. À force d’assumer le fragment, l’instabilité, la reprise du motif, certaines séquences peuvent donner le sentiment de s’étirer au-delà de leur nécessité. Le désordre, même savamment réglé, risque parfois de perdre son nerf lorsqu’il se contemple trop longtemps comme désordre. Le refus de nommer, de conclure, de stabiliser, est fécond. Il peut aussi produire une légère fatigue, une impression de suspension prolongée où l’attention décroche par instants.

Mais cette réserve n’annule pas la force de la pièce. Elle en dit plutôt le pari : accepter que l’écriture de l’accident comporte ses zones moins vives, ses ralentissements, ses bords effilochés. Boitel et Bernard préfèrent une forme qui trébuche avec ses propres matériaux, quitte à laisser voir les coutures, les reprises, les hésitations.

Tenir encore

La beauté de «           » est là, dans cette obstination à faire tenir ce qui ne tient pas. Une bouteille trop loin, un corps trop lourd, une chaise trop peu fiable, un décor qui se démonte, une lumière qui joue sa propre partition. Tout devient partenaire d’une lutte sans héroïsme. Le spectacle ne célèbre pas la chute comme une figure brillante ; il en fait une manière de vivre au bord de la perte.

Et c’est peut-être pour cela qu’il reste en mémoire. Non comme une succession de numéros, mais comme une sensation physique. Celle d’un monde qui se défait. Et d’êtres qui continuent à composer avec lui. Ici, tomber n’est pas échouer. C’est chercher, dans le déséquilibre même, une autre façon de rester debout, de résister.

Bertrand Tappolet

Infos pratiques :

«           », de Camille Boitel et Sève Bernard, Compagnie L’Immédiat, à La Comédie de Genève, du 14 au 16 mai 2026.

Avec Camille Boitel, Sève Bernard, Kenzo Bernard, Étienne Charles en alternance avec Michael Bouvier, Clémentine Jolivet en alternance avec Pascal Le Corre, Benoît Kleiber.

https://www.comedie.ch/fr/compagnie-l-immediat

Photos 1 à 4 : © Laurent Philippe

Photo 5 : © Cie l’Immédiat

Photo 6 : © Laurent Philippe

Photo 7 : © Nathalie Sternalski

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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