La Conquête : quand la marionnette parle de politique

La Conquête, jouée par la Compagnie à (FR) au Théâtre des Marionnettes de Genève du 26 au 30 mai, est une pièce intolérable. Intolérable par son propos, qui décortique la colonisation. Intolérable par son effet, qui met le public face à ses contradictions. Intolérable par son humour aigre-doux, presque affranchi de paroles. Intolérable – et c’est ce qui la rend si nécessaire.

Sur scène, tout commence par le décor. Un cadre gigantesque, qui prend tout l’espace. Composé de plaques de métal martelé, vestiges de vieux barils pétroliers où se retrouvent des noms familiers : Elf, Total… Le patchwork évoque frontalement notre capitalisme galopant. Çà et là, de vieilles radios s’encastrent dans la paroi. En haut à gauche, une niche est ménagée, dans laquelle attendent deux petites figurines. Au centre, le cadre laisse place à une scène, comme une table surélevée. Le rideau rouge qui la masque s’entrouvre…

Wouhwouhwouh ! et Yihaa !

La scène surélevée se dévoile alors, recouverte de sable. Arrive une première marionnettiste, Dorothée Saysombat. Dans les cheveux, elle porte une plume, à la manière des squaws dans des dessins animés ou des bandes dessinées. Loin de constituer une marque d’appropriation culturelle, la plume fonctionne comme un indicateur clair d’altérité. D’une boîte, Dorothée tire alors des figurines colorées. Jouets d’antan, elles représentent de minuscules Amérindiens. « Wouhwouhwouh ! » lance soudain Dorothée. Un dialogue sans paroles (des « Wouhwouhwouh ! », déclinés sur diverses octaves) se noue entre les différentes figurines-marionnettes, toujours plus nombreuses, toujours plus volubiles – comme une Tour de Babel où tout le monde se comprend. Puis, tout à coup…

« Yihaa ! » Un cow-boy gigantesque débarque, avec son chapeau et son révolver. Fin de la discussion, remballez vos billes et au-revoir-M’sieurs-Dames. La colonisation est en marche.

(Presque) sans un mot

La Conquête propose une expérimentation narrative, visuelle et sonore autour de la question coloniale – au niveau à la fois mondial et français. Sur la scène recouverte de sable, des fragments de corps humain (une jambe, un bras, un buste, un dos) apparaissent et disparaissent au gré des tableaux, comme une évocation des terres et des cultures arrachées à leurs racines, corsetées et dominées par une idéologie venue d’ailleurs. Venue rejoindre Dorothée Saysombat, Sika Gblondoumé raconte avec elle un récit qui les touche particulièrement, de par leurs origines respectives : la première a un père chinois du Laos et une mère française ; la seconde est d’origine béninoise, avec une mère française. Ensemble, avec beaucoup d’humour et de clairvoyance, sans moralisation mais une honnêteté qui ne passe rien sous silence, elles explorent les petites histoires dans la grande Histoire. Comme héros-fil rouge, une marionnette de Tintin (personnage blanc par excellence, identifiable au premier coup d’œil ; la bande-dessinée Tintin au Congo fait d’ailleurs une apparition dans une des scénettes…) joue avec beaucoup d’aplomb le rôle du colon qui sait être dans son bon droit. Après tout, les drapeaux estampillés Yihaa ! attestent bel et bien que la terre de l’autre – eh bien, c’est désormais la sienne…

Au niveau thématique, tout y passe : des premières découvertes à l’évangélisation, de l’éducation façon Nos-ancêtres-les-Gaulois aux discours de propagande politique vantant les mérites de l’impérialisme, en passant par la publicité, avec les jingles de Banania et consorts… sans oublier la mondialisation, la course effrénée aux énergies et aux matières premières qui laisse les terres, les corps et les cœurs exsangues – même après l’obtention de l’indépendance. De manière ludique, les scénettes se construisent autour de jouets (tracteurs, fermettes et petites voitures), ce qui assure une universalité et une compréhension immédiate d’un discours qui se passe de commentaire, malgré le caractère enfantin du rendu visuel. Toutefois, ce qu’on nous montre est loin d’être un jeu ; c’est simplement et crûment ce qui s’est passé depuis 1492 – au moins. Un système qui s’est mis en place lentement, a perduré durant plusieurs siècles et dont nous pensons naïvement être débarrassés aujourd’hui… Mais la colonisation actuelle ne prend-elle pas d’autres formes, plus larvées, moins ostentatoires ? Preuve en sont, par exemple ces rares moments où le dialogue s’invite dans la pièce. Endossant tour à tour une coiffe amérindienne débordante de plumes, les marionnettistes se frottent à l’administration : qui pour obtenir une carte de bibliothèque, qui pour se voir délivrer un certificat de naissance. L’attitude et les questions des fonctionnaires, si elles peuvent paraître de prime abord ordinaires ou sans conséquences, révèlent au contraire les incompréhensions, les méprises, les idées reçus – ces petits détails du racisme quotidien qui reste encore très présent. Ah bon, vous êtes Française ? Avec un nom comme ça, j’aurais jamais cru… On appréciera.

Sonoriser et démembrer

Le tableau ne serait pas complet sans évoquer plus avant l’habillage sonore de La Conquête. Disséminées dans le cadre métallique qui constitue l’enveloppe du décor, de vieilles radios diffusent tour à tour archives sonores et chansons (« Moi Monsieur j’ai fait la colo, Dakar, Conakry, Bamako… »[1]), propagandes et publicités. Ça ne fleure pas bon, la nostalgie, ça fait même plutôt culpabiliser et ça remet franchement en question – surtout quand, à la faveur d’une nouvelle scénette, une femme revenant de ses courses commence à ranger dans son placard des denrées issues des espaces colonisés. Si certaines marques ont disparu (le fameux Banania, par exemple), d’autres sont encore bien présentes actuellement – café et thé en tête, sans parler du chocolat. Au final, les choses ont-elles vraiment changé ?

C’est sur cette question que se clôture La Conquête quand, au lendemain des Indépendances, les hommes politiques français déplorent à la radio la perte de l’empire colonial… pour se féliciter aussitôt d’avoir concédé la liberté aux anciens colonisés (évidemment, dans ce discours retransmis par radio, on n’évoque pas le fait qu’au départ, avant l’arrivée des colons, ils l’avaient, la liberté…). Tandis que la France conclut de nouvelles alliances commerciales et énergétiques avec les nations fraîchement émancipées, la nature et la terre disparaissent sous la pollution – comme ce corps de femme, happé par le sable de la scène. N’avons-nous donc rien appris ?

ABE et rideau.

Magali Bossi

Infos pratiques :

La Conquête, de Nicolas Alline et Dorothée Saysombat, du 26 au 30 mai 2021 au Théâtre des Marionnettes de Genève

Mise en scène : Nicolas Alline et Dorothée Saysombat

Avec Sika Gblondoumé, Dorothée Saysombat et Géraldine Bonneton (marionnette)

https://www.marionnettes.ch/spectacle/249/la-conquete

Photos : © Jef Rabillon

Quelques idées pour aller plus loin (la liste est évidemment subjective et non-exhaustive)

  • Pour rêver une autre histoire de la mondialisation et de la colonisation, en fiction : Laurent Binet, Civilizations, Paris, Grasset, 2019 ;
  • Pour imaginer le futur de l’Afrique et penser le vécu des afro-descendant·e·s : Léonora Miano, Rouge impératrice, Paris, Grasset, 2019 et Utopie post-occidentale et post-raciste, Paris, Grasset, 2020.
  • Pour penser un aspect très helvétique de la colonisation, en musique et en mots : Jonas, « Petit carré ». À écouter ici.

[1] Michel Sardou, « Le Temps des Colonies », 1976.

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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