La nuit, la ville, l’aventure

Avec Les Rigoles, le théâtre de l’Orangerie inaugure, du 27 au 30 août, une quinzaine sur les « formes en lisière » qui questionnent à la fois formes et histoires : ce spectacle en déambulation nous fait ainsi suivre les destins croisés de Victoria, Jona et Rodolphe à la tombée de la nuit.

Inspiré du roman graphique éponyme pour lequel l’auteur belge Brecht Evens a reçu le prix du jury au festival d’Angoulême 2019, Les Rigoles explore vie nocturne de la ville à travers les histoires de personnages un peu bruts mais attachants. Vic sort tout juste d’un séjour en hôpital psychiatrique et espère fêter son anniversaire en fanfare avec sa sœur, son ex et ses nouveaux amis (les spectateurs). Jona déménage demain à Berlin avec la femme qu’il vient tout juste d’épouser et profite de sa dernière nuit pour dire au revoir à la ville. Il croise alors par hasard la route d’un ancien camarade de cellule, Buzz. Rodolphe, roi de la nuit lessivé et dépressif, retrouve son amie Jasmine avec qui il cherche du réconfort, et pourquoi pas, l’opportunité de retrouver un peu de sens à sa vie.

Les histoires de ces trois personnages s’entremêlent littéralement dans le temps et dans l’espace : les spectateurs sont séparés en trois groupes, chacun partant d’un point différent avec l’un des protagonistes jusqu’à ce que les groupes se croisent et s’échangent leurs guides. La déambulation nous fait donc découvrir l’histoire de chacun et celle de tous : chaque retrouvaille permettant de revoir la scène d’un point de vue différent, d’entendre ce qu’on croyait avoir manqué et de faire résonner autrement les paroles déjà entendues. « J’ai l’impression qu’on tourne en rond » s’exclame avec humour l’un des personnages. Mais si l’on revient bien sur nos pas, on tourne plutôt en spirale : on avance toujours, on s’enfonce dans la nuit, et avec elle, les histoires familières prennent une autre texture.

Les Rigoles est un spectacle simple parce qu’accessible et proche de nous, parce que les histoires et les mots peuvent avoir un écho chez chacun : il tisse le trivial et le poétique – avec quelques questionnements existentiels et philosophiques – en évoquant les tragédies du quotidien. Mais sa forme est aussi fascinante dans sa complexité avec un tressage à plusieurs niveaux. Par le travail de Mathias Brossard à la conception et à la mise en scène, celui des intrigues atteint l’équilibre en évitant les redites mais en s’assurant que chaque scène partagée soit compréhensible par tou·te·s et en laissant le temps de découvrir la personnalité de chacun des protagonistes principaux. La gestion de l’espace et la mise en scène sont particulièrement impressionnantes quand on sait que la pièce a été créée à Sierre dans une zone industrielle : elle a été remarquablement bien été adaptée à son nouvel environnement avec un jeu de références et l’exploitation réussie du parc et de ses environs. Le jeu des comédiens du Collectif CCC (Comédiennes et Comédiens à Ciel ouvert) mêle dialogues écrits et improvisation et se nourrit des interactions avec le public et l’environnement (passants, riverains du parc, nature, circulation). L’humour du texte peut ainsi être exacerbé par des décalages ou des synchronisations inattendues. Le tout avec une énergie hors du commun compte tenu du champ de déplacement et de la concentration nécessaire à rester dans son personnage en permanence pendant les deux heures de spectacle et malgré l’absence de quatrième mur. Judith Goudal (Vic) et Arnaud Huguenin (Rodolphe) sont particulièrement touchants dans leur interprétation.

Les Rigoles est un spectacle vivant au sens littéral : il évolue avec le temps, avec la météo et avec celleux qui le constituent, comédien·ne·s et public. En effet, au cours du chemin, les histoires des personnages s’emmêlent même à celles des spectateurs : ce sont des histoires qui créent des histoires car elles font réagir. Au-delà de ce que le cadre et l’improvisation des comédien·ne·s offre comme interaction avec le public, si on tend un peu l’oreille, les spectateur·trice·s deviennent à leur tour des personnages, avec leurs propres bribes d’anecdotes à raconter et dont on peut aller la rencontre. Pour faire écho aux questionnements existentiels de Rodolphe : la vie ne serait-elle pas un spectacle dont on est les personnages ? Un theatrum mundi de la fatalité duquel on peut se libérer en étant simplement présent au monde, en ouvrant ses yeux et son corps aux sensations qu’il nous offre si généreusement ?

Les Rigoles nous ramène vers le monde de la nuit qui nous a bien manqué ces derniers mois, avec ses destins croisés, ses rencontres éphémères, ses pensées profondes, enveloppé de musique et d’effluves d’alcool, enrichi d’honnêteté brutale et de poésie maladroite, dans un cocon d’obscurité et de lumières artificielles. Un tourbillon de sensation. Et cette question pour nous guider : « est-ce que vous voulez rentrer ou vous voulez partir à l’aventure ? »

Anaïs Rouget

Infos pratiques :

Les Rigoles d’après la BD de Brecht Evens du 27 au 30 août 2021 au Théâtre de l’Orangerie.

Conception et mise en scène : Mathias Brossard

Avec Judith Goudal, Magali Heu, Arnaud Huguenin, Jean-Louis Johannides, Lara Khattabi, Jonas Lambelet, Loïc Le Manac’h, Chloë Lombard, Adrien Mani, Alexandre Ménéxiadis, Raphaël Vachoux

https://www.theatreorangerie.ch/event/28

Photo : © David Wagnières

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