La Poupée cassée : lettre au TMG

Le samedi 12 décembre, le TMG offrait à ses spectateurs une expérience numérique magique : assister en direct (et gratuitement) à une représentation de La Poupée cassée, pièce consacrée à Frida Kalho, dans une mise en scène de Martine Corbat et Christian Scheidt. Magali Bossi vous propose à la fois un retour sur ce spectacle… et un cri du cœur face à cette expérience.

Cher Théâtre des Marionnettes de Genève,

Pour commencer, j’espère que tu vas bien, toi, ainsi que toutes tes collaboratrices et tes collaborateurs, sans oublier ton jeune (et moins jeune) public, qui suit ton activité de loin, ces derniers temps.

Cher Théâtre des Marionnettes… il y a quelques jours, il m’est arrivé quelque chose de fantastique. C’est pour cela que je t’écris.

Le samedi 12 décembre 2020, à 17h précises, tu t’es invité dans mon salon. Tu as frappé doucement à la porte numérique de mon ordinateur et tu es entré avec un grand sourire, de la poudre de fées plein les mirettes. Parce que tu es poli, tu as salué tout le monde en entrant – autrement dit, ma maman, mes deux chats… et moi. Et puis, tu t’es installé avec nous sur le canapé.

Mais tu n’étais pas seul, cher Théâtre des Marionnettes.

Dans ta hotte numérique, comme un Père Noël qui aime être en avance, tu avais glissé des amies et des amis, des visages réjouis et des voix chaleureuses – des gens que j’ai été ravie d’inviter à prendre place dans mon chez-moi, entre le sapin de Noël 100% récup, la grande horloge qui fait tic-tac et le clavecin désaccordé. Avec toi, il y avait ta directrice, Isabelle Matter, dont l’enthousiasme et l’énergie sont devenus pour moi aussi légendaires que la passion avec laquelle elle parle de tes marionnettes. Mais il y avait aussi toute ton équipe : celles et ceux qui s’occupent de la billetterie, du bar, de la communication… qui s’affairent dans ton foyer, en pleine lumière… ou dans les recoins d’ombre de tes coulisses, le secret de tes sous-sols et de tes couloirs que les spectateurs ne voient jamais.

*

Et puis, cher Théâtre des Marionnettes, ce samedi-là, avec toi, il y avait une troupe. Des artistes. Une histoire. En trois mots : de la magie.

Car dans ta hotte, tu m’apportais aussi le plus beau des cadeaux – un cadeau que j’ai attendu pendant un automne tout gris, privé de culture et d’imagination. Dans ta hotte, il y avait Frida Kahlo, La Poupée cassée, à laquelle donnaient vie les voix, les gestes et la musique de Martine Corbat, Liviu Berehoï et Pierre Omer.

Grâce à La Poupée cassée, le théâtre est entré dans mon salon. Il était là, tout proche… parce que, de l’autre côté de l’écran de mon ordinateur, de vraies personnes, de vrais artistes ont mis toute leur âme dans cette si jolie histoire – juste pour que je puisse m’en régaler. Alors, sans me poser de questions, j’ai plongé dans le rêve et je me suis retrouvée en compagnie de Frida. J’ai poussé la porte de sa maison bleue, j’ai joué avec son petit singe et j’ai fait des grimaces à Picasso, son drôle d’oiseau. À l’aide d’un astucieux décor tournant, disposé au milieu du plateau, je suis passée du macrocosme de l’humain en taille réelle… au microcosme de la marionnette. Les caméras, travellings avant-et-arrière, zoom à tous les étages, m’ont fait voir des détails infimes – la courbe d’une main sculptée, le froufou d’une dentelle, l’arrondi d’une chevelure.

Avec Martine Corbat, je l’ai rencontrée adulte, Frida : sa robe chatoyante, ses longs cheveux noirs et sa démarche un peu bancale… et, grâce aux marionnettes de bois façonnées par Christophe Kiss, je l’ai rencontrée enfant, sous le toucher léger de Liviu Berehoï qui en animait les fils avec une légèreté pleine de tendresse. Je me suis émerveillée devant ses songes, j’ai frémi face à ses peurs… j’ai chanté avec elle, en suivant l’homme-orchestre Pierre Omer, tantôt au clavier, tantôt à l’accordéon, à la guitare, au chant, à la percussion !

Et puis, j’ai eu peur pour Frida, aussi. Parce que tu sais, cher Théâtre des Marionnettes, Frida a été une grande peintre, peut-être l’artiste la plus célèbre du XXe siècle mexicain… mais c’est aussi une personne qui a eu une vie très douloureuse, marquée par une sale maladie – la poliomyélite. On l’appelle aussi « paralysie spinale infantile », ou juste « polio », et elle peut, dans les cas les plus graves, provoquer des paralysies des membres inférieurs, freiner la croissance, laisser handicapé.e à vie – ou tuer. Le handicap, c’est ce qui est arrivé à Frida. Frida qui, pourtant, a continué à vivre et à rire, pour trouver dans cette épreuve, dans ce tout petit virus qui a ébranlé les tréfonds de son être, la force de se relever et de devenir ce qu’elle devait être : une artiste. Voilà l’histoire que voulaient me raconter Martine Corbat, Liviu Berehoï et Pierre Omer, dans cette Poupée cassée qu’ils avaient déjà créée et présentée en 2018, au sein de tes murs.

*

Cher Théâtre des Marionnettes de Genève, ce texte n’est qu’un petit texte, tout humble, tout ému.

Je sais que comme moi, tu dois t’ennuyer, parfois. Tu dois avoir peur de l’avenir, peur de ce que réserve un « demain » dont on ne sait pas très bien de quoi il sera fait. Tu dois te demander si tous les rêves que tu abrites vont continuer à vivre, à pulser ensemble pour former le cœur qui te maintient en vie. Tu dois penser à tes artistes, à celles et ceux qui travaillent des mois pour caresser tes planches et vivre un instant, une heure (à peine plus !) sous tes projecteurs. Tu dois te languir de ton public, de ces rires qui ricochent sur tes murs, de ces frémissements de peur, de ces larmes qui mouillent tes coussins douillets… et de ces mains, toutes ces mains qui se tendent vers toi et qui battent en même temps pour te remercier. Ça doit te manquer.

Toi aussi, tu me manques, cher Théâtre des Marionnettes. Alors, parce que je n’ai que des mots à t’envoyer, je voulais juste te dire : tiens bon.

Tiens bon, parce que le soleil finira bien par revenir – et les rêves avec lui. Tiens bon, parce que c’est après les épidémies, les guerres, les famines, et toutes ces choses affreuses qui s’accrochent aux basques de l’humanité depuis que le monde est monde, que nous avons besoin d’art et d’imagination. Les humains sont des êtres trop fragiles pour demeurer sans magie. Ils ont besoin de toi – de toi, et de tous tes frères et sœurs, lieux de culture et de vie, à travers le monde.

Tiens bon, les beaux jours reviendront et quand ils seront là, nous aussi, nous serons là pour toi. Voilà ce que je voulais te dire.

Cher Théâtre des Marionnettes de Genève, permets-moi de t’envoyer, à toi et à tous les théâtres, galeries, musées, salles de concert et d’exposition, lieux d’expression quels qu’ils soient, un peu de mon amour. Je pense à toi, et j’espère te retrouver bientôt – en numérique sûrement – en « vrai », j’espère.

Toutes mes pensées,

Magali

Infos pratiques :

La Poupée cassée, d’après l’album jeunesse de Marie-Danielle Croteau. Diffusion en streaming du 12 décembre 2020 (17h).

Mise en scène : Martine Corbat et Christian Scheidt

Avec Liviu Berehoï, Martine Corbat, Pierre Omer

https://www.marionnettes.ch/spectacle/217/la-poupee-cassee-spectacle-annule

Photo : © Carole Parodi

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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