La voix d’Etty : saisir l’intériorité

Du 19 au 22 janvier 2022, la scène de L’Étincelle accueille une invitée très particulière : Etty Hillesum, jeune femme juive, héroïne de la pièce éponyme Etty Hillesum, une voix dans la tourmente. Portée par la Cie Les voix du conte, incarnée sur les planches par Claire Parma, Etty fait entendre son histoire.

En 1941, Etty a 27 ans. C’est une jeune femme emplie de curiosité, d’idéalisme. Déjà titulaire d’une licence en droit et en langue slave, elle débute des études de psychologie : elle aime observer, décrypter, mettre des mots sur – les autres, bien sûr, mais aussi elle-même. Pourtant elle porte en elle un mal-être difficile à exprimer, né de la certitude que son moi intime entre, quelque part, en inadéquation avec le réel. Sa rencontre avec le psychologue Julius Spier (disciple de Jung) va s’avérer déterminante : devenu son thérapeute, il conseille à Etty de tenir un journal, d’écrire afin de tenter d’exprimer les moindres inflexions de son état intérieur – de faire, en quelque sorte, sa propre anamnèse. Etty tiendra donc un journal, qu’elle rédigera soigneusement entre 1941 et 1943, dans plusieurs carnets.

Mais une ombre plane, plus menaçante que les autres : Etty est Juive et nous sommes à Amsterdam, aux Pays-Bas, en 1941.

Vie intérieure VS événements historiques

Sur la scène, le décor est réduit à son minimum : quelques caisses de bois, une tasse et une cafetière, une lampe, un cadre photo, deux ou trois livres – et un carnet, bien posé en évidence à côté d’un crayon. Lorsqu’Etty (Claire Parma) entre en scène, le camaïeu chromatique de ses vêtements fait écho aux teintes naturelles du décor, au bois, au papier. Mais cette impression de chaleur est vite démentie par la lumière, froide, qui pleut du plafond… et par la voix, dure, qui commence à s’élever.

Etty décrit un camp : celui de Westerbork où, jusqu’en juin 1943, elle a travaillé comme volontaire sous l’égide du Conseil Juif d’Amsterdam, un organisme censé représenter la communauté et lui donner l’impression d’agir dans l’intérêt de ses coreligionnaires… en réalité un leurre pour appuyer la politique de déportation des Allemands. Froide, presque détachée, la voix d’Etty raconte son travail à l’hôpital, les femmes enceintes, les mères avec leurs enfants, les jeunes, les vieux – mais ce détachement n’est qu’une manière de se protéger, elle, car dans ses mots, c’est toute l’horreur de la situation qui transparaît : ici, elle aide des gens… pour que plus tard, l’envahisseur établisse des listes et enfourne les personnes désignées dans des trains qui ne reviennent jamais. Sous la lumière blanche qui la nimbe, Etty a les poings aussi crispés que ses mots. À partir du 5 juin 1943, Etty perd son statut privilégié et devient, à son tour, une des pensionnaires du camp.

« Les visages des soldats en uniforme vert de l’Escorte armée, mon Dieu, ces visages ! Je les examine l’un après l’autre, retranchée dans mon poste d’observation, derrière une fenêtre. Jamais rien ne m’a autant épouvantée que ces visages. » (extrait de la pièce[1])

Puis la scène bascule : le corps d’Etty se détend, ses mouvements comme sa voix prennent une ampleur joyeuse, chaleureuse. La lumière, elle aussi, devient chaude. Nous sommes en 1941, elle vient de commencer son journal. Ce qu’elle essaie d’y coucher, c’est la granularité de son rapport intime, intérieur, au réel qui l’entoure ; c’est la saisie précise, sans complaisance, de ce qu’elle ressent, de ce qu’elle comprend d’elle-même et des autres – les gens croisés dans la rue, ses parents, ses amis. Peu à peu, à travers ces extraits de journal tiré des années 1941-1942, c’est le paysage d’une âme qui se déploie. Et si, en toile de fond, la guerre est sans cesse là, elle ne prend pas pour autant la place centrale : ce qui compte pour elle, ce n’est pas d’éprouver de la colère ou de se laisser emporter par le sentiment d’injustice, mais de comprendre pourquoi et comment cette expérience peut la métamorphoser, elle.

« Soudain, tout a changé. […] Je ne m’en suis aperçue que ce matin, en me remémorant une petite promenade autour de la patinoire, l’autre soir. C’était le crépuscule ; les couleurs tendres du ciel, les silhouettes mystérieuses des maisons, les arbres bien vivants, avec le réseau transparent de leurs branches, tout était admirable ; je sais très bien comment je réagissais “avant” à de telles scènes. Je ressentais cette beauté au point d’en éprouver une douleur au cœur. La beauté me faisait souffrir, je ne savais qu’en faire. J’avais besoin d’écrire, d’écrire des vers, mais les mots ne venaient jamais. Alors j’étais comme une âme en peine. Je me gavais littéralement du paysage et cela m’épuisait. Je dépensais une énergie infinie.

Il y eut cette longue marche pour revenir de la gare à travers la ville presque noire, comme prise sous un charme. Au cours de ce trajet, j’ai eu soudain l’impression que je n’étais pas seule, que “j’étais deux”. Je me sentais composée de deux personnes, de deux êtres qui se serraient l’un contre l’autre pour être bien au chaud. » (extrait de la pièce)

Ce va-et-vient temporel constitue la colonne vertébrale de la pièce : l’histoire alterne sans cesse entre le journal et les lettres qu’Etty envoie à ses amis d’Amsterdam en 1943, depuis le camp de Westerbork. La lumière, omniprésente, permet de passer d’une temporalité à l’autre, tout en soulignant les changements de posture et de voix d’Etty entre ces deux moments. Sans être chronologique, le montage nous permet de reconstruire les événements de la vie intérieure et extérieure d’Etty, dans un double parcours parallèle. Peu à peu, à mesure que le dénouement approche, les deux temps se mêlent de manière plus rapprochée – jusqu’à ce que finalement, Etty, ses parents et son frère Misha, disparaissent dans un train envoyé à Auschwitz.

Incarner la voix

Si le propos de Etty Hillesum, une voix dans la tourmente touche, c’est avant tout, je crois, par la précision des mots tirés journal d’Etty – leur précision, tout autant que leur force. En refusant de se fixer uniquement sur l’horreur, en cherchant à explorer sa propre intériorité afin de trouver une forme nouvelle d’indépendance, en décryptant le monde qui l’entoure et celui qui grandit en elle-même, Etty refuse la barbarie, l’Histoire avec sa grande hache (comme l’écrivait Georges Perec). Pas pour s’en détourner en se voilant la face, mais pour montrer qu’elle est peut-être moins fondamentale que ce qui nous constitue en tant qu’êtres humains.

« Mon acceptation n’est ni résignation, ni abdication de la volonté. Il y a toujours place pour la plus élémentaire indignation morale devant un régime qui traite ainsi les êtres humains. Mais les évènements ont pris à mes yeux des proportions trop énormes, trop démoniaques pour qu’on puisse y réagir par une rancune personnelle ou une hostilité exacerbée. Cette réaction me parait puérile, totalement inadaptée au caractère fatal de l’évènement. » (extrait de la pièce)

Le texte, porteur de sa propre profondeur, ne resterait néanmoins que des mots couchés sur un journal, si Claire Parma ne lui insufflait pas une vie supplémentaire : Claire devient Etty, à travers la moindre fibre de son corps, le moindre filet de sa voix – et parce qu’elle devient Etty, nous la rencontrons à travers elle. On retrouve, dans le phrasé de la comédienne, avec ses émotions changeantes (tour à tour contenues, explosives, suggérées), une richesse d’oralité qui évoque évidemment celle des contes, que la Cie Les voix du conte promeut depuis de nombreuses années. La dimension historique, avec sa lourdeur douloureuse, s’efface alors peu à peu pour laisser place à un récit intime de soi.

Des mots, une voix qui, 79 ans après la mort d’Etty, ont encore à transmettre.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Etty Hillesum, une voix dans la tourmente, d’après Les écrits d’Etty Hillesum (trad. de Philippe Noble, éd. du Seuil), du 19 au 22 janvier 2022 à l’Étincelle.

Mise en scène : Sylvie Delom

Avec Claire Parma

https://www.lesvoixduconte.fr/

https://mqj.ch/etincelle/

Photo : © Cie Les voix du conte

[1] Merci à Claire Parma d’avoir si gentiment accepté de me fournir le texte original de la pièce.

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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