La Comédie : retour au Dragon d’or

Du 20 au 23 janvier 2022, la salle modulable de la Comédie de Genève se transforme en restaurant : bienvenue dans Le Dragon d’or, un opéra-théâtre mis en scène par Julien Chavaz et composé par Peter Eötvös. Une autre manière de découvrir la pièce éponyme de Roland Schimmelpfennig, avec cinq chanteur·euse·s d’exception et l’Ensemble Contrechamps.

Vous vous souvenez peut-être du Dragon d’or, une pièce du dramaturge allemand contemporain Roland Schimmelpfenning, dont je vous parlais le 13 janvier 2020. Elle se jouait alors au Théâtre du. Loup, dans une mise en scène de Robert Sandoz. Eh bien, le dragon a fait peau neuve pour s’offrir un changement de registre et glisser dans l’univers de l’opéra-théâtre. Le livret, composé pour l’occasion par Roland Schimmelpfenning à partir de la version purement théâtrale, garde une trame narrative identique à la pièce d’origine – mais les compositions audacieuses de Peter Eötvos, alternant voix chantée et voix parlée, apportent au plat un assaisonnement résolument grinçant.

De quoi rehausser, en musique, le caractère à la fois glauque et comique de cette fable moderne, qui pointe sans lourdeur les travers de nos existences occidentales.

Bienvenue au Dragon d’or !

Dans les cuisines du Dragon d’or, cinq chanteuses et chanteurs s’affairent : Sarah Defrise (soprano), Julia Deit-Ferrand (mezzo-soprano), Alexander Sprague (ténor I), Timur (ténor II) et Henry Neill (baryton). Entouré·e·s d’une brigade composée par l’Ensemble Contrechamp (qui joue à vue, dans le fond du plateau), ils et elles incarnent cinq cuisiniers chinois, pour qui rien ne va plus. Les commandes s’enchaînent, les plats fument, les voix se mêlent… et au milieu du brouhaha, un gémissement plus fort se fait entendre : le nouveau, dernier arrivé chez les cuistos, a mal à la dent.

La douleur empirant, le verdict tombe : pas question d’aller chez le dentiste sans argent et sans papiers… il faut arracher la dent. L’arracher ? Oui, mais c’est plus simple à dire qu’à faire. Cet arrachage tiendra autant de la séance de torture et de l’assassinat, car le malheureux qui souffre finira pas succomber accidentellement à ses blessures, que du jeu de domino : clients, cuisiniers, habitants de l’immeuble qui abrite le restaurant, épicier… tout ce beau monde verra son destin basculer et se collisionner, dans une série de réactions en chaîne.

Des voix et des voies

Comme dans la pièce originale, cette version opéra du Dragon d’or joue avec les registres et les niveaux de sens.

Ce sont, tout d’abord, les scénettes qui s’enchaînent : on rencontre les cuisiniers qui paniquent devant la dent, les clients qui attendent en salle (comme ces deux hôtesses de l’air, harassées par un long vol, et qui font finir par trouver la fameuse dent… dans leur bol de soupe), les habitantes et habitants de l’immeuble (un grand-père qui veut rester jeune et paraît avoir des vues malsaines sur sa petite-fille, laquelle, en couple, annonce à son compagnon une grossesse accidentelle), l’épicier… Les cinq chanteuses et chanteurs endossent tous les rôles, tour à tour, changeant d’attitude, de timbre de voix ou de costume afin de souligner le basculement d’identité. Peu à peu, c’est tout l’écosystème du Dragon d’or qui se met en place, un peu comme dans La vie mode d’emploi (1978) de Georges Pérec.

C’est, ensuite, la tonalité qui varie à une rapidité folle. Si certaines scènes font volontairement rire (ainsi, l’arrivée des hôtesses de l’air, avec leur perruque permanentée, incarnées par les deux ténors), d’autres créent un sentiment de malaise : par petites mentions, on comprend que ce qui se joue autour du Dragon d’or, ce n’est pas juste une histoire de cuisine asiatique ou de dent arrachée – c’est une question de migration et d’exploitation humaine, de domination systémique qu’une région du monde fait peser sur une autre. Tel est, par exemple, le sens de la fable de La Cigale et la Fourmi, qui apparaît de loin en loin dans la pièce mais racontée d’une tout autre manière que celle de La Fontaine : la fourmi devient Hans, l’épicier, qui se retrouve à exploiter (d’abord pour des ménages, puis pour de la prostitution) une jeune Chinoise sans papiers – la sœur de celui à qui on tente d’arracher la dent… Et que dire, alors, de ce moment où le corps sans vie du petit nouveau, après avoir été jeté dans le lac par ses collègues cuistos, retourne chez les siens, au gré des flots ? Sans ramener, hélas, la sœur demeurée introuvable.

Le Dragon d’or, c’est enfin une pièce qui, en mélangeant les voix de dix-huit personnages et en les incarnant à l’aide de cinq uniques interprètes, nous montre les voies qu’emprunte notre monde contemporain – un monde qui, comme je l’écrivais en 2020, « a perdu ses repères, où il est normal de se faire arracher une dent à l’arrière d’un restaurant, normal d’être sans papiers, normal de se faire exploiter comme un objet qu’on peut briser… Un monde où le corps de l’autre, la vie de l’autre, les sentiments de l’autre n’ont de valeur que mesurés à l’aune de nos propres désirs égoïstes ; un monde qui va si vite qu’on oublie d’en regarder les contradictions. »

Grincements d’opéra

Si, dans la version de 2020 mise en scène par Robert Sandoz, l’humour persistait dans ce monde désenchanté (qui n’est qu’une peinture du nôtre), il me semble néanmoins que la version opéra de 2022 donne à cette possibilité d’humour une tonalité beaucoup plus grinçante. Le compositeur roumain Peter Eötvös construit en effet une partition très contemporaine, où les voix des instruments (cordes, vents ou percussions) paraissent guider les inflexions de l’âme des personnages. Ce n’est, certes pas, une musique dont on peut aisément identifier et fredonner les grands thèmes – néanmoins, elle construit un paysage qui, bien plus vite que l’intrigue du livret, révèle le cœur des êtres : on comprend, dès les premières notes de l’Ensemble Contrechamps, que quelque chose est brisé dans ce monde-là… et ne sera pas possible à réparer. Les musiciennes et musiciens, d’ailleurs, semblent le sentir, comme le suggèrent ces scènes en aparté où, à la faveur d’une bascule de lumière (l’espace des chanteur·se·s devenant noir, tandis que la fosse d’orchestre s’illumine d’un blanc chirurgical), l’orchestre joue presque le rôle de narrateur-démiurgique et prononce des didascalies jusque-là informulées.

En donnant une tonalité un peu moins comique, un peu moins caricaturale à la pièce de Roland Schimmelpfenning, Le Dragon d’or de Julien Chavaz nous pousse encore un peu plus à nous engager dans un questionnement intérieur : ne sommes-nous pas, nous aussi, un peu responsables du fonctionnement grinçant de ce monde contemporain ?

Magali Bossi

Infos pratiques :

Le Dragon d’or, opéra-théâtre de Roland Schimmelpfennig (livret) et Peter Eötvös (musique), du 20 au 23 janvier 2022 à la Comédie de Genève.

Mise en scène : Julien Chavaz

Avec Sarah Defrise, Julia Deit-Ferrand, Alexander Sprague, Timur et Henry Neill

https://www.comedie.ch/fr/production/coproductions/le-dragon-d-or

Photos : © Magali Dougados

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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