Les mille et une vies du Dragon d’or

Dans les cuisines du Dragon d’or, le metteur en scène Robert Sandoz passe des cuistots aux clients avec la rapidité d’un service take away, et le texte de Roland Schimmelpfenning croise des vies brisées par la société occidentale moderne. À voir jusqu’au 19 janvier au Théâtre du Loup. Pour rire… ou grincer des dents.

Le Dragon d’or, restaurant thaï-chinois-vietnamien, offre la même impression de diversité paradoxalement étourdissante et stéréotypée qu’un de fast-food asiatique, dans une quelconque métropole d’Occident. On croise les personnages autour d’un rouleau de printemps ou d’une soupe n°6 poulet-lait-de-coco-gingembre-épicé. Qui sont-ils ? Des hôtesses de l’air harassées par les vols long courrier, un mari qui s’enivre pour oublier une femme volage en robe rouge, un épicier un tantinet glauque, un jeune couple en crise, un grand-père qui voudrait être jeune, une cigale qu’une fourmi considère comme corvéable à merci… et surtout, la brigade de cuisiniers du Dragon d’or.

L’intrigue centrale tient en quelques mots : dans la cuisine, des cris de douleur retentissent. C’est le nouveau, un jeune Chinois, qui souffre d’une rage de dent. Il a traversé les frontières, les continents et les mers pour se retrouver là, pour chercher sa sœur venue dans ce bout du monde rempli de promesses – sa sœur dont il n’a plus eu de nouvelles depuis longtemps. Il a traversé tout ça, et il est là, avec une rage de dents. La douleur empire. Que faire ? Sans papiers, sans argent, pas question d’aller chez le dentiste. La solution : « Il faut lui arracher la dent ». Ainsi débute une histoire dont le rythme haletant ne dissimule pas la réalité sordide…

Chorale pour chœur brisé

Si Le Dragon d’or se contentait de relater un arrachage de dent dans les cuisines d’un restaurant thaï-chinois-vietnamien, indexé sur un récit de vies croisées, l’intérêt ne dépasserait sans doute pas le vaudeville de boulevard. Or, le texte de Roland Schimmelpfennig et la mise en scène de Robert Sandoz font tout sauf cela, en proposant une œuvre chorale où deux niveaux s’entrecroisent, comme dans un tableau à double-entrée.

Sur de l’avancée du récit dans le temps, les scénettes se succèdent à un tempo effréné : chacune éclaire un bout de vie d’un des personnages. La troupe de Robert Sandoz passe ainsi d’un rôle à l’autre, dans un mélange des genres déboussolant et hilarant : celui qui était chef cuistot devient hôtesse de l’air, celle qui était petit Chinois se fait pilote viril ou mari trompé, la cuisinière est l’épicier, la serveuse se transforme en grand-père… Pour s’y retrouver, il faut faire confiance au texte, mais également à l’éclairage, au changement de costumes (une perruque vite enfilée, un sac à main, une chemise), à l’utilisation des différentes profondeurs de champ (ainsi, si les cuisiniers sont cantonnés derrière leur plan de travail, les clients évoluent dans l’espace du restaurant à l’avant-scène et l’épicier entre des caisses empilées, sur la droite du plateau) et à l’évolution de la bande-son (entre musique d’ambiance asiatico-balkanique et vieux tubes). Les changements sont aussi rapides qu’un service take away – commandé-cuisiné-livré. Le puzzle qui s’assemble, s’il paraît au premier abord aussi hétéroclite que des ingrédients sans recette, prend peu à peu l’apparence d’un corps à plusieurs voix, d’un plat à plusieurs saveurs. Le dramaturge allemand Roland Schimmelpfennig procède à la manière de Georges Perec dans La Vie mode d’emploi (1978) : il superpose les existences qui se déroulent dans un même lieu et nous offre la peinture d’une tranche de la réalité de notre monde contemporain, à nous qui sommes tous les clients potentiels d’un restaurant thaï-chinois-vietnamien.

Croisant le déroulement des péripéties, la construction même du récit, la manière dont il s’énonce, complexifie la pièce. Si la valeur chorale du Dragon d’or s’illustre de manière massive dans l’agencement des voix des différents personnages, elle est également présente dans la séparation que le texte propose entre ces différentes voix et la narration globale. Les événements sont en effet relatés par deux biais différents : une mise en dialogues, où chaque acteur endosse le rôle d’un personnage porteur de sa propre parole (procédé habituel au théâtre), et une narration en surplomb à la 3e personne, où les actions des protagonistes sont relatées de l’extérieur (phénomène propre au roman et aux genres non-dramatiques). Cette narration est prise en charge successivement par chacun des acteurs, et précède les moments de dialogues. La pièce alterne donc entre l’immédiateté du dialogue et la mise à distance par une narration externe. En tant que public, nous sommes successivement capturés par l’instantanéité des dialogues… avant d’être libérés par la voix qui raconte de loin et qui permet ainsi une mise à distance critique. Ce procédé, s’il est le fondement des univers romanesques, m’évoque ici davantage le conte ou la fable, dans les effets qu’il provoque chez le spectateur. Comme l’enfant confronté au Petit Chaperon Rouge ou à La Cigale et la Fourmi (dont la pièce file une allégorie qui trouve son dénouement à la fin), le public se trouve successivement au niveau des personnages (auxquels il peut ou non s’identifier) et dans une position d’analyse des événements que permet la narration à la 3e personne. Cette position dominante lui permet dès lors d’en savoir davantage que les protagonistes, de tirer des fils et des liens, de frémir et d’anticiper, de s’ouvrir à la morale finale. En un mot, d’être du côté du chef d’orchestre de ce chœur dysfonctionnel.

Quelle fable construit Le Dragon d’or ? À mon avis, celle d’un monde qui a perdu ses repères, où il est normal de se faire arracher une dent à l’arrière d’un restaurant, normal d’être sans papiers, normal de se faire exploiter comme un objet qu’on peut briser… Un monde où le corps de l’autre, la vie de l’autre, les sentiments de l’autre n’ont de valeur que mesurés à l’aune de nos propres désirs égoïstes ; un monde qui va si vite qu’on oublie d’en regarder les contradictions. Un monde qu’on commande, cuisine, consomme et dont on jette les restes comme on le ferait d’un plat « à l’emporter ». Un monde, cependant, où l’humour existe et permet de désamorcer une critique facile car trop frontale. Un monde, enfin, où une forme de magie demeure : magie liée au corps de l’autre, à la valeur des fragments laissés derrière soi (dents, sang, os) et aux tabous qui les entourent – ainsi, l’incisive arrachée devient métonymie de l’individu qui s’est perdu lui-même, mais aussi moyen de communiquer avec les origines, avec la famille laissée sur un autre continent. Moyen de retrouver, enfin, une certaine dignité à travers la mort.

Bref, une pièce à voir absolument. Surtout si vous pensez commander votre prochain repas dans un take away asiatique.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Le Dragon d’or, de Roland Schimmelpfennig, du 9 au 19 janvier 2020 au Théâtre du Loup.

Mise en scène : Robert Sandoz

Avec Samuel Churin, Camille Figuereo, Joan Mompart, Brigitte Rosset, Christian Scheidt

https://theatreduloup.ch/spectacle/le-dragon-dor/

Photos : © Stan of Persia

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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