Le dieu vengeur, encore et toujours

Avec La Juive, composé en 1835 par le franco-allemand Fromental Halévy, Le Grand Théâtre de Genève peuple notre univers de la musique romantique européenne par de nouvelles images sonores et lourdes de menace. À la fois tragique, prenante mais dérangeante, la thématique a de quoi nous tenir en haleine, et ce jusqu’à fin septembre.

La vie des populations juives est et continue d’être en péril en Europe tandis qu’Eugène Scribe esquisse l’histoire de l’orfèvre Eleazar (John Osborn) et de sa fille Rachel (Ruzan Mantashyan), aux côtés de la famille royale et du cardinal de Brogni (Dmitry Ulyanov). Une intrigue historiciste se prépare, nous sommes en 1414. En proie au fanatisme catholique, l’orfèvre et sa fille quittent Rome et s’installent, secrètement, à Constance, la ville de l’Empereur Leopold (Ioan Hotea) et de son épouse Eudoxie (Elena Tsallagova). Malgré l’ancrage historique lointain, la référence à la notion de l’Étranger contemporain, à cet étrange qui dérange, à celui dont les valeurs, idéaux, guides de pensée diffèrent des nôtres est présente comme un voile au travers duquel apprécier cet opéra lyrique. Quelle attitude adopter face aux migrations et mésalliances sans cesse tapies dans les recoins de la grande Histoire ? On reste indécis·e.

Une sourde menace

Qu’on se le dise : vous ne serez pas tranquille durant les 3h30 de La Juive. Loin de là. Moments de doute, d’horreur, de fascination, de révolte, de beauté chantée – La Juive en est traversée ! Tant les effets sonores dirigés par Marc Minkowski (je pense, notamment, à ces quelques secondes hors du temps proposés par la clarinette) que le décor, imaginé par David Alden (qui propose souvent des changements drastiques d’ambiance) ne cessent de nourrir et de titiller notre imaginaire de spectateur·trice. Nous découvrons d’abord les hauts murs de Constance dans la nuit. Les ombres des quelques passant·es se projettent contre les murs – leurs costumes, tantôt moirés, tantôt mats, permettent des jeux de lumière intéressants ; l’on se demande en effet s’ils évoquent la douce nuit des caresses ou celle, plus tranchée, sobre, des attaques ?

Nous comprenons vite que l’arrivée du père et de sa fille à Constance n’est pas bienvenue et que nombreux crimes se trament à leur encontre. Deux des protagonistes – Rachel et son amant Leopold – nourrissent d’ailleurs continuellement la thématique de la menace : lui s’auto-proclame Juif pour vivre un amour éphémère caché aux yeux du père… Son effronterie, celle d’avoir troqué sa foi chrétienne comme une vulgaire pomme, n’échappera pas à la douce Rachel. Elle n’aura de cesse de confronter Leopold et son mensonge en dénonçant l’acte abominable à la princesse Eudoxie.

Le chœur des Chrétiens, alias le peuple de Constance, forme par ailleurs un tribunal efficace, dont la sentence, publique, est / se révèle effroyable. Ils et elles chantent en face public et sont prêts à tomber sur le premier rang – une menace dont on raffole cette fois !

L’union de deux mondes

Autour des deux amoureux gravite le cardinal Brogni, président du Concile de Constance, qui fait preuve de bon sens comme on pourrait l’entendre : il s’attèle non seulement à atténuer l’ambiance toxique planant sur le père et sa fille mais cherche également à concilier son passé d’homme du peuple et son présent de cardinal. Alors en charge de juger des infidèles, il n’hésite pas à soumettre au Chœur ses interrogations sur la  punition qui semble convenir à toutes et tous. Cette figure de passage entre le monde juif et le monde chrétien met en valeur ce qui pourrait réunir les deux mondes. En effet, bien qu’opposés, les mondes des croyants juifs ou chrétiens sont deux entités éveillant notre admiration : couleurs, voix, mouvements semblent en effet dépasser les différences qui les terrassent et les réduiraient à la seule religion. Les couleurs s’opposent mais se complètent : la princesse Eudoxie en jaune, Rachel en violet ; Eudoxie en bleu cyan, Leopold en jaune doré. Ces mélanges sont un régal pour les yeux. Relevons également la présence stupéfiante des protagonistes qui, comme à tour de rôle, offrent majestueusement un moment d’envol lorsque, seul·e·s sur scène, leur voix s’anime dans les tons des plus aigus ou des plus graves. Enfin, il semble essentiel de saluer le rôle des figurant·es, presque cascadeurs/rices. Ils absorbent coups et blessures dans cet univers belligérant mais, unis aux mélopées du Chœur, nous font vite oublier les affrontements.

Vous l’aurez sans doute compris : nous passerons, tout au long de l’opéra, d’un univers brillant d’espoir et d’amour à celui de la menace ennemie et de la mort. Ces deux facettes de l’histoire judéo-chrétienne sont d’une profondeur indéniable et elles confèrent à l’opéra une forte dynamique.

Dynamisme ? N’est-ce pas là l’un des mots clés du XXIe siècle ? Un argument de mise pour agender une visite au GTG. Sinon, veillez-vous le ciel vengeur.

Laure-Elie Hoegen

Infos pratiques :

La Juive de Fromental Halévy, livret d’Eugène Scribe du 15 au 28 septembre 2022 au Grand Théâtre de Genève.

Mise en scène : David Alden

Direction musicale : Marc Minkowski (Orchestre de la Suisse Romande et Chœur du Grand Théâtre de Genève)

Photos : © Magali Dougados

Laure-Elie Hoegen

Nourrir l’imaginaire comme s’il était toujours avide de détours, de retournements, de connaissances. Voici ce qui nourrit Laure-Elie parallèlement à son parcours partagé entre germanistique, dramaturgie et pédagogie. Vite, croisons-nous et causons!

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