Le Fécule par le trou de La Serrure

« […]épaisse serrure, plus grande que nature ; le trou de la serrure est, lui aussi, de dimensions peu communes, bien qu’ayant la forme classique de la clé. » Bienvenue dans La Serrure, création théâtrale de Véronique Walzer sur un texte de Jean Tardieu. À voir à la Grange de Dorigny le 5 mai, à l’occasion de la 12e édition du Fécule, festival de théâtre universitaire.

 Un client. Une patronne. Une porte. Une serrure. Et c’est justement là, à travers le trou de cette serrure, que tout va se jouer. Tandis que le client appréhende et fantasme la rencontre avec cette belle qu’il a tant désirée, la patronne lui annonce qu’il ne pourra l’apercevoir qu’à travers un simple trou de serrure ! Voici le client condamné à jouer les voyeurs, à décrire ce corps qu’il ne peut toucher, qu’il ne peut saisir, qu’il ne peut serrer que par l’intermédiaire de la serrure…

Avec La Serrure, un texte de Jean Tardieu extraits de Théâtre de Chambre (1966), la jeune Véronique Walzer n’en est pas à son coup d’essai. Elle a déjà derrière elle une solide expérience théâtrale. Elle suit une formation d’actrice à l’École Serge Martin (Genève) et s’est déjà illustrée dans de nombreuses créations montées par des troupes universitaires – notamment Traversée (en tant qu’actrice), Récifs et Verrücktes Blut (comme metteuse en scène), également présentées lors du Fécule Festival, qui rassemble à Lausanne des troupes de théâtre universitaires. L’idée de La Serrure lui est venue début 2018. Retour sur cette aventure.

La Pépinière – Bonjour Véronique. Tout d’abord, pourquoi avoir choisi un tel texte ?

Véronique Walzer – La Serrure met en scène et en mots le regard d’un homme sur le corps d’une femme qui se dévêtit dans sa chambre. À la première lecture, j’ai été autant séduite par la poésie, les personnages et l’humour burlesque, qu’interdite devant la situation et sa description qui joue avec l’imagerie désuète de l’idéal féminin archétypal, auquel beaucoup aimerait bien faire la peau… J’ai tout de suite senti quelque chose d’intéressant à creuser dans cet irritant paradoxe. En revanche, je n’avais pas pensé que, dans le contexte actuel, ça allait être un thème aussi délicat à aborder.

Lors la création, j’ai voulu prendre le sujet à bras le corps et de manière très engagée : comme une occasion pour les hommes de s’exprimer sur le sujet et pour les femmes de repenser aux moyens de représenter les figures féminines… La troupe est passée par beaucoup de phases, et j’ai senti comment, autour de cette question, les choses pouvaient très vite se radicaliser et créer des clivages. Ça m’a fait comprendre que, pour l’heure, il fallait déplacer l’enjeu sur le potentiel libérateur de cette piécette et sur la capacité de notre équipe de joyeux lurons à transcender les lourdeurs de ces débats sur le sexisme par la créativité.

Finalement, dans la période que nous vivons actuellement, et sans en amoindrir l’utilité de ces remises en question, on risque parfois d’être aveugle, de ne plus écouter notre compassion. Dans ce cas, notre désengagement dans le projet est un engagement pour plus de légèreté et de tendresse. Ce qui reste engagé dans notre travail, c’est peut-être simplement le fait de relayer une parole et un point de vue à la fois masculin et esthétique sur le féminin, dans une période où on attend à ce que ce soit les femmes qui s’expriment, à tel point qu’on n’entend parfois plus la voix des hommes… Quant à cette femme dont le texte ne fait que de parler mais qui n’existe qu’à travers le regard de l’homme, notre version propose de la regarder circuler à travers les différents arts et les différents corps, comme une image poétique devant laquelle on est libre de s’émouvoir, mais avec laquelle on est aussi libre de s’amuser et qu’on peut tourner en dérision.

De plus, l’univers de La Serrure est fantasmagorique : cet aspect irréel lié au rêve nous a permis de ne pas nous laisser trop submerger par les impératifs du réel ! La ligne finale adoptée est l’envie de prendre cette « Belle des belles » qui se dénude comme prétexte pour créer quelque chose de beau et de coloré, dans la complicité des arts et la solidarité des corps, parce que ça – peu importe la tournure qu’auront pris nos premières approches – ça nous a toujours réuni. J’espère que c’est aussi ce qu’on réussira à transmettre au public.

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La Pépinière – Pour ce projet, tu t’es entourée d’une équipe de choc, aux talents aussi diversifiés que complémentaires : Marek Chojecki, pianiste et passionné de musique électronique, habitué des adaptations issues du théâtre antique (comme Le Procès d’Horace ou Agamemnon) ; Antoine Débois, percussionniste et chanteur à ses heures, familier des scènes (tant dans des pièces classiques que plus expérimentales), toujours prêt à inventer des personnages improbables ; Zacharie Heusler, acteur également en formation à l’École Serge Martin et déjà riche de nombreuses expériences scéniques, Matthieu Juilland, aussi à Serge Martin, autodidacte en musique électronique et par ailleurs Dj ; et Pauline Pages, gymnaste et acrobate avec une solide expérience en danse et en chant… Pourquoi un tel ancrage multidisciplinaire ?

Véronique Walzer – Depuis le premier projet multidisciplinaire auquel j’ai participé, Traversée (mené par la rocambolesque Kendra Simons), j’ai été marquée par le plaisir que les gens ont à se sentir stimulés à expérimenter dans un domaine de créativité qui leur est propre et dont ils font ensuite bénéficier le reste de l’équipe. J’adore la petite alchimie que ça crée. J’aime bien la métaphore du laboratoire pour évoquer le théâtre : on réunit des petites chimies (chacun la sienne, plus ou moins explosive, plus ou moins ceci ou cela) et on regarde ce que ça donne quand ça s’agite ensemble dans l’éprouvette. Musique, danse et théâtre sont autant de substances à mélanger à l’infini.

« Laboratoire », cela veut aussi dire pouvoir s’essayer en valorisant plus l’expérience que le résultat. Bien sûr, on fait de notre mieux pour monter un spectacle, mais toute l’alchimie de la création est importante à vivre si on veut apprendre à faire ce métier, et c’est ce qu’on veut tous à diverses échelles. Pour ma part, ce genre de création est l’occasion de voir comment je peux gérer le fait de mettre en scène une équipe aussi polymorphe, comment je peux allier au mieux tous ces différents plans de création. Du côté de Pauline, par exemple, l’enjeu est de voir comment elle peut s’insérer grâce à la danse au sein d’un projet de théâtre. Matthieu et Marek, eux, cherchent à trouver comment ils peuvent travailler ensemble pour développer un thème musical et ses variations pour unifier le spectacle… On s’essaie, on apprend, on se critique, on se félicite, c’est formateur ! Et puis il y a tout ce qui prend place autour, les discussions que j’ai eues avec Antoine sur le texte et la méthode, avec Zacharie sur la place de chacun dans la phase de création… Ce sont les réalités de la vie de la création et on en parle trop peu, alors qu’elles sont tout aussi importantes que le résultat final.

La Pépinière – Travailler, créer, apprendre et grandir ensemble sur un projet commun est évidemment important. Ça passe aussi par les répétitions. Si tu devais décrire une « répétition-type » de La Serrure, qu’est-ce que ça donnerait ?

Véronique Walzer – Matthieu nous choisit un petit set musical ; Pauline s’étire en vue de danser ; Zacharie, Matthieu et Antoine dansent en jupe et font les fous avec des voiles en tissu coloré ; Pauline les rejoint ; je les regarde… ils m’inspirent des images, des énergies, des dynamiques. Évidemment, Marek nous rejoint (désolé et en retard), on l’accueille, puis il prend sa place derrière ses ordinateurs, échange quelques mots avec Matthieu au sujet de la musique et assiste à la répétition qui commence toujours avec une petite mise en perspective de ma part. Dans cette mise en perspective, je suggère plusieurs approches, plusieurs façons d’entrer dans le travail. J’ai jamais autant douté que pour ce projet. On discute rapidement de celle qui nous paraît la plus sensée au moment-M. Ce joyeux chaos se transforme gentiment en un kaléidoscope de propositions mutliples et variées. Je commence à voir « la femme » se matérialiser dans tout ce qu’ils proposent ; on tente de la faire circuler à travers les acteurs, la danse, la musique. La présence de chacun influence la dynamique sur le plateau : la danse de Pauline est contagieuse ; les talents de manipulateur d’objets de Matthieu, le sens de l’action de Zacharie, la malléabilité d’Antoine touche tout le monde ; nous sommes réunis dans un attrait commun pour le rythme et la musique, ainsi qu’une bonne dose de folie. Marek absorbe les ambiances et s’inspire de ce qu’il voit émerger pour développer le thème musical avec Matthieu…

En fait, j’ai du mal à imaginer une « répétition-type », parce que ça évolue vraiment tout le temps : le texte est très élastique, on est tous très flexibles. On a su garder cette liberté d’adapter au jour le jour, on avance au fur et à mesure. Les répétitions sont espacées, ce qui est bien car les idées ont le temps de travailler en nous, les impressions et ressentis de descendre sous la peau et de travailler par en-dedans. On sent qu’à chaque fois, c’est plus riche, même si c’est vertigineux de tout miser sur un travail qui se fait uniquement durant les week-ends. D’un autre côté, sur la fin, alors que la date de la représentation se rapproche, la mise en scène pure prend une place plus conséquente, à mesure que certaines séquences prennent la forme d’un ballet et demandent à être véritablement chorégraphiées. Il y a aussi l’aspect musical et choral (trois acteurs jouent le même personnage, le texte devient parfois musique) qui demandent aussi beaucoup de travail technique.

La Pépinière – Oui, la grande date approche. Comment se sent la troupe, du coup ? Voici leurs réactions.

Véronique Walzer – En fait, c’est le seul aspect qui m’ennuie un peu, c’est d’avoir sous-estimé le temps que prend la coordination de tous ces différents aspects. C’est difficile de devoir pousser sur le champignon maintenant ! Mais avec la confiance qu’on a gagné les uns dans les autres, on arrive à conserver intacte, cette envie de s’amuser malgré cette date qui approche… Dans tous les cas, le motto reste : s’étonner (soi-même, les uns les autres) et s’amuser !

Zacharie Heusler – Je suis surpris du travail effectué en si peu de temps, fragile sur à peu près tout, confiant, excité, complètement mordu du spectacle, de l’équipe des drôleries et des émois qu’on a vécus ensemble. En un mot, digne de Tardieu !

Antoine Débois – Évidemment, la pression monte, mais avec l’équipe de choc qu’on a composée et tout le plaisir qu’on prend à jouer ensemble, je suis confiant et serein. Je ne suis qu’impatience !

Matthieu Julliand – À l’approche de la date, je me sens curieux de ce que le public pourra retirer de notre travail. Nous avons créé énormément de signes et d’images assez abstraites, si bien que je peine à avoir une idée de l’ensemble. Mais je fais confiance au public. Je suis donc à la fois excité et mitigé.

Pauline Pages – Plus la date approche, plus le spectacle se précise, donc, plus c’est tangible et amusant. Je me réjouis de voir ce que sera l’aboutissement de cette création, encore et toujours en émulation. J’ai hâte de la partager et d’entendre comment elle résonnera chez ceux qui viendront nous voir.

La Pépinière – Merci beaucoup, Véronique ! Et merci à toute la troupe. On se réjouit de vous retrouver à la Grange de Dorigny le dimanche 5 mai (17h), dans le cadre du Fécule Festival. Et en attendant… un grand M**** est de circonstance !

Magali Bossi

Infos pratiques :

La Serrure d’après un texte de Jean Tardieu, le 5 mai à 17h à la Grange de Dorigny (Festival Fécule).

Mise en scène : Véronique Walzer

Avec : Véronique Walzer, Marek Chojecki, Antoine Débois, Matthieu Julliand, Pauline Pages, Zacharie Heusler

Photos : Véronique Walzer (sauf le banner, libre de droits), Floriane Billaud

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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