Le Parrain : une tragédie moderne (1/2)

Le Parrain n’est pas un seulement un film, pas uniquement même une saga, mais une tragédie au sens où Eschyle ou Sophocle l’entendaient. Une tragédie antique « contemporaine » qui parcourt l’Amérique du XXe siècle avec, pour héros, la famille Corleone.

Une scène mythique pour débuter : Vito Corleone (Marlon Brando) est abattu alors qu’il achète des oranges. Il survit à cinq balles dans le corps, mais la guerre des clans est déclarée. Nous sommes en 1946. Michael Corleone (Al Pacino), son fils, de retour de la guerre, n’aspire qu’à une vie honnête aux côtés de Kay Adams (Diane Keaton), sa petite amie. La tension arrive à un paroxysme quand il va voir son père à l’hôpital et pense que des tueurs vont venir l’achever. Ou comment prendre ses responsabilités et être rattrapé par les démons familiaux…

En 1972, quand il s’attaque au premier volet du Parrain, d’après l’œuvre de Mario Puzo, Francis Ford Coppola a très certainement en tête Prométhée, Électre ou Antigone. Car ici aussi, à travers l’histoire et le destin de Vito, puis de Michael Corleone, tout ne sera que meurtres et mensonges, vengeances et trahisons, bannissements ou encore massacres des opposants pour asseoir sa toute-puissance.

Si chaque film possède un cadre bien défini, délimité par « l’œuvre » de son héros (Vito dans le premier opus, Michael dans les deux suivants), le réalisateur garde constamment en tête le fait que sa trilogie traverse le siècle. Il crée des ramifications d’une œuvre à l’autre, au sein de chaque film même. Ainsi, Le Parrain raconte autant la fin de vie de Vito que l’ascension de Michael ; Le Parrain II, pas tant le règne de Michael que la jeunesse de Vito, ce qui a amené ce dernier à devenir le Parrain…

C’est brillant. Le génie de Coppola ne se situe cependant pas tant dans cette maîtrise narrative, aussi fulgurante soit-elle, que dans sa volonté de ne pas faire du Parrain un film de gangsters (qui est un genre en soi, magnifié par tant de réalisateurs, de Scorsese à Tarantino en passant par De Palma). En effet, sous l’œil de la caméra du réalisateur d’Apocalypse Now, Le Parrain n’est rien de moins qu’une épopée familiale et une fresque sociale, qui commence d’ailleurs par le mariage de la fille de Vito Corleone (ah ! Marlon Brando qui marie sa fille, la famille, les valeurs, tout ça !) ; une famille sicilienne émigrée aux États-Unis, d’un premier abord tout à fait respectable que renforce encore la photographie aux tons chauds de Gordon Willis (le directeur de la photographie des principaux chefs-d’œuvre de Woody Allen dans les années 70 et 80).

Certes, il y a de la violence. Mais, chez Francis Ford Coppola, elle n’est pas magnifiée comme peut le faire Martin Scorsese, ou excessive comme chez Quentin Tarantino. Ici, elle survient presque par accident, comme une explosion de colère aussi brève que brutale. Ce qui intéresse le réalisateur de Rusty James, ce sont les conditions qui mènent à cette violence, davantage que la violence elle-même. Rien d’étonnant donc qu’il s’attarde énormément sur les valeurs fortes qui animent la famille Corleone, tel l’honneur, mais aussi qu’il développe la notion de destinée, autre thème majeur qui transcende l’œuvre.

Le silence avant l’explosion de violence

Gérer le crime comme un business, telle pourrait être la devise de Vito « le Parrain » Corleone. Il possède le syndicat et les jeux mais envisage d’investir le marché de la drogue afin de ne pas le laisser à la famille Tattaglia, son concurrent. Vito (Marlon Brando, inoubliable avec sa mâchoire avancée et son improbable diction) hésite, pas ses fils Sonny (James Caan) le chien fou et Tom « l’avocat » Hagen (Robert Duvall). Quant à Al Pacino, dans un de ses premiers grands rôles, il crève l’écran en fils intègre qui revient de l’armée mais qui sera pris dans les filets de la « pieuvre ». Pacino, Brando, Caan, Duvall (avant De Niro dans Le Parrain II et Andy Garcia dans Le Parrain III)… tous les acteurs sont phénoménaux, de même que Francis Ford Coppola, extrêmement inspiré dans sa mise en scène, audacieuse et tout à la fois sobre et rigoureuse. Le plus impressionnant, c’est que c’est un film de commande !

Au final, Le Parrain n’est pas tant l’histoire de Vito Corleone que l’accession au pouvoir de son fils Michael. Tout est nuancé dans ce film, et la violence – malgré quelques explosions sporadiques, d’autant plus impressionnantes qu’elles sont inattendues – n’est pas tant filmée que cela. Ainsi, Coppola s’attarde autant, sinon davantage, sur la psychologie de ses personnages. Les tics faciaux et les sons dans la tête de Michael au moment de venger son père, la douleur qu’exprime Vito quand il apprend que son fils a tué et qu’il va immanquablement suivre ses traces, lui qui le voyait avocat ou Gouverneur… tout cela est filmé avec une force, une vérité, qui sublime l’intention originelle de faire un simple film de gangsters.

Et puis, le thème musical, signé Nino Rota, survient au bout de 80 minutes, durant la « retraite » sicilienne de Michael. Cette parenthèse peut paraître hors cadre alors qu’en réalité elle explique les origines des Corleone et leurs valeurs (tradition, respect…), tout ce que le Parrain a amené d’Italie et qui fait la famille, et la détruit. Finalement, Vito meurt d’une crise cardiaque (ce qui est plutôt rare dans le milieu mafieux) et si Michael va insuffler un nouveau souffle à l’entreprise familiale en investissant dans les Casinos au Nevada (c’est le sujet du Parrain II), pour l’heure il règle surtout ses comptes : « Barzini est mort. Philip Tattaglia aussi. Et Moe Greene. Strachi… Cuneo… Je règle les comptes de la famille. Ne raconte pas que tu es innocent. C’est une insulte à mon intelligence et ça me met en colère », dit-il peu avant la scène finale (autre scène mythique) : Kay sert un verre à Michael et voit tous les chefs de la mafia embrasser la bague de Mike. Il est adoubé.

Bertrand Durovray

Référence : Le Parrain, réalisé par Francis Ford Coppola, 1972. Avec Marlon Brando, Al Pacino, James Caan, Robert Duvall, Diane Keaton… 2 h 57.

Photos : © DR (montage Bertrand Durovray)

La suite de cette critique, sur les opus suivants, sera en ligne à 15h !

Bertrand Durovray

Diplômé en Journalisme et en Littérature moderne et comparée, il a occupé différents postes à responsabilités dans des médias transfrontaliers. Amoureux éperdu de culture (littérature, cinéma, musique), il entend partager ses passions et ses aversions avec les lecteurs de La Pépinière.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code