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Le Père Porcher ou la fantasy de Noël

« Finalement, une fois sa tâche terminée, la silhouette recula et sortit une liste de sa poche. Elle la leva à hauteur de capuche et parut la consulter. Elle agita vaguement l’autre main vers la cheminée, les empreintes de suie par terre, le verre de sherry vide et le soulier. Puis elle se pencha en avant, comme si elle lisait de minuscules caractères.
– Ah oui, fit-elle. Euh… Ho. Ho. Ho.» (p. 64)

Certaines saisons ont une odeur particulière. Ainsi, l’hiver sent pour moi le sapin (sans mauvais jeu de mots), les épices et le froid. L’hiver, c’est tout ça à la fois… et Noël, n’oublions pas Noël. Si certaines saisons ont un parfum particulier, elles ont aussi des livres particuliers – des bouquins qu’on ouvre chaque année à des dates précises, comme des vieux amis qu’on est heureux de retrouver. Et pour moi, Noël rime irrémédiablement avec un livre : Le Père Porcher, de Terry Pratchett. Comment décrire Pratchett et son univers ? Si Diderot et d’Alembert ne s’y sont pas essayés dans leur Encyclopédie, c’est qu’il y avait bien une raison : le monde créé par Pratchett est à la fois hyperbolique, improbable et… définitivement humoristique. Terry Pratchett était (il est décédé le 12 mars 2015) un des plus loufoques auteurs de fantasy, dans le plus pur style du comique anglais – à la fois parodique et décalé. Et c’est particulièrement vrai dans Le Père Porcher, vingtième opus de sa saga la plue fameuse, Les Annales du Disque-Monde. Imaginez un univers où tous les codes de la fantasy sont transgressés, exagérés, décalés, tout en singeant discrètement notre réalité contemporaine : vous aurez une bonne idée du résultat.

Une fois ce décor planté, revenons au Père Porcher – et à Noël. Car Le Père Porcher, c’est avant tout un conte de Noël…

« Tout commence quelque part, quoiqu’en pensent beaucoup de physiciens. Mais on sent confusément le problème que pose un commencement. On se demande tout haut comment les conducteurs de chasse-neige se rendent à leur travail ou comment les auteurs de dictionnaires vérifient l’orthographe des mots. » (p. 9)

Ainsi, tout commence sur le Disque-Monde – à Ankh-Morpok, la plus grande cité du Disque. La fin de l’année approche et avec elle, l’hiver et les grands froids. Or, la fin de l’année rime avec la Fête du Porcher : célébration familiale et festive, le Porcher est l’occasion de s’offrir des présents en tout genre, de décorer des arbres de boules colorées… et de s’en mettre plein la panse ! Et qui de mieux pour incarner l’esprit du Porcher que le Père Porcher ? Ce gros bonhomme jovial, habillé de rouge, traverse les cieux du Disque-Monde durant la nuit : sur son traineau volant tiré par des cochons géants, il distribue joujoux et friandises aux enfants, en échange d’un pâté en croûte et d’un petit verre de sherry. Hélas, tout s’emballe le jour où le Père Porcher disparaît… juste avant la nuit du Porcher ! Qui va distribuer les cadeaux ? Que faire si les gens arrêtent de croire au Père Porcher ? Pire encore, qui va maintenir l’équilibre de la réalité ? Car il est bien connu que la réalité a besoin de la présence de personnifications anthropomorphiques issues des croyances humaines pour tourner rond – et, à ce titre, le Père Porcher est une figure fondamentale des rites de l’hiver :

« C’était sans doute le démiurge hivernal de base. Tu vois… du sang sur la neige, faire lever le soleil. Ça commence par des sacrifices d’animaux, t’sais, on chasse à mort une grosse bête poilue, ce genre de truc. […] Bref, ça dégringole plus tard au niveau de la religion […]. Puis un petit malin s’est aperçu : Hé, on dirait que ce putain d’soleil se lève quand même, alors qu’est-ce qui nous oblige à fournir toute la bouffe gratuite aux druides ? Et un poste est bientôt vacant. C’est comme ça, avec les dieux. Ils trouvent toujours un moyen de… tu sais… s’accrocher. » (p. 138)

Le Père Porcher met donc en scène la mécanique des croyances humaines : si le Père Porcher disparaît, si les gens arrêtent d’y croire… la réalité vacille sur ses fondements, c’est la porte ouverte à tout et n’importe quoi. À la manière d’une enquête policière, le roman entrelace plusieurs histoires parallèles, centrées autour d’une même énigme : où se trouve le Père Porcher ? Avec jubilation, on suit donc les mages de l’Université de l’Invisible (qui se démènent avec les tressaillements imprévisibles de la réalité) ; une machine à penser nommée SORT (qui ressemble furieusement à un ordinateur fonctionnant sans électricité) ; un dieu de la gueule de bois (qui aimerait bien éviter de finir la tête dans la cuvette des WC) ; Suzanne, une gouvernante qui n’a pas froid aux yeux (et qui, accessoirement, est la petite-fille de la Mort)… et la Mort lui-même (car oui, la Mort chez Pratchett est de genre masculin – et parle comme ça, en capitales qu’on ne peut ignorer), qui, épaulé de son acolyte Albert, va remplacer pour un temps le Père Porcher dans la distribution des cadeaux. Croque-mitaines et fées des dents seront également au rendez-vous… mais tout se complique quand une bande de malfrats sans scrupules entre en scène. Autour du redoutable monsieur Leureduthé (prononcer « Le-re-dou-té »), diplômé de la Guilde des Assassins, ils vont découvrir le mieux gardé des secrets. Et s’ils avaient fait disparaître le Père Porcher ?                                                    

De gags en rebondissements, de mystères en assassinats, de cadeaux en réveillons, Terry Pratchett tisse un récit subtil, entre enquête policière, conte de Noël et mythe initiatique. Avec un style mêlant jeux de mots, contrepèteries, comiques de mots et dialogues à bâtons rompus, il nous emporte dans un tourbillon burlesque, mais jamais gratuit. L’histoire plonge ainsi ses racines dans les peurs et les croyances primordiales de la race humaine : peur du noir, de l’hiver ou des grandes ombres dans les cavernes… Le Père Porcher nous plonge ainsi dans une histoire à multiples niveaux, où les monstres sous les lits ne sont jamais loin et où le parfum de l’enfance est omniprésent. À lire sans hésiter, un soir de Noël !

Magali Bossi

Références :  Terry Pratchett, Le Père Porcher, (trad. de l’anglais par Patrick Couton), Paris, L’Atalante, 2002.

Pour un petit aperçu vidéo du Père Porcher, n’hésitez pas à cliquer : https://www.youtube.com/watch?v=9_UbDSlwAMEv

Photo : ©Magali Bossi

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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