Les réverbères : arts vivants

Le Promptu ? C’est énorme !

Au Monique, Le Promptu continue à tracer son époustouflant sillon théâtro-musical. Créé en 2019, ce cabaret d’humour, de chansons et d’imitations signé Bastien Blanchard et Antoine Courvoisier n’a cessé depuis de tourner un peu partout… chez nous. Et l’on comprend pourquoi. Cet incroyable concert théâtral est une pépite rare qui devrait propulser ses auteurs au moins à Paris… si ce n’est jusqu’à Hollywood. Ou, soyons fous, jusqu’aux Bains des Pâquis un matin d’août…

Le principe ? Un florilège de sketchs et de chansons, issus notamment des cartes blanches estivales de la Parfumerie, dans une forme de cabaret où le duo joue avec la chanson française, ses interprètes et l’actualité. Un hommage irrévérencieux qui montre surtout que, sous le côté « on ne se prend pas au sérieux », se cache une immense culture musicale et théâtrale. De Gainsbourg à Jean Villard dit Gilles, en passant par Joe Dassin, Francis Lalanne ou Michel Fugain, nos deux acolytes déploient une palette impressionnante de talents : chant, musique – piano pour Antoine, guitare pour Bastien – imitations, sens du rythme, art de la rupture, goût du contre-pied et science très sûre du gag qui tombe juste.

Reconnaissons-le d’emblée : ils donnent la sensation de pouvoir à peu près tout faire. Fabien Imhof le soulignait déjà dans sa critique de 2022. Des chorégraphies improbables aux dialogues construits à partir de chansons du répertoire, en passant par des mélodies dont les paroles sont détournées avec une gourmandise d’artisans joyeusement indisciplinés, le public rit de très bon cœur et en redemande. Quant au registre théâtral, on est scotché par la qualité des imitations : De Niro, De Funès, Clavier, Bacri… Ou encore lorsque nos deux trublions déclinent la géniale Carioca de Vincent Youmans avec toute une série d’autres voix célèbres. Cela va vite, très vite, mais jamais dans la précipitation brouillonne. La précision du duo permet au contraire toutes les folies.

Un des nombreux climax de la soirée est assurément le passage du piano à queue(s), sur lequel il est impossible d’écrire quoi que ce soit sans éventer l’effet. Mais soyez-en sûr : rien que pour ces dix minutes de performance, le spectacle vaudrait déjà pleinement le détour. Il y a là ce mélange rare entre l’idée absurde, l’exécution millimétrée et le plaisir enfantin de voir deux interprètes pousser une blague jusqu’au bout de son délire logique. Le rire naît de l’invention, bien sûr, mais aussi de cette impression délicieuse que les artistes sont en train de découvrir, avec nous, jusqu’où leur propre bêtise supérieure peut les mener.

Un autre moment d’anthologie est la revue d’actualité d’Antoine Courvoisier intitulée « Chantons le monde ». Après avoir installé à la hâte son beamer, notre pianiste déchaîné s’éclate à un rythme effréné sur des dizaines d’extraits de chansons françaises mises en rapport, de manière complètement décalée, avec des images d’actualité projetées en simultané. Un exemple avec l’image et la légende ci-dessous :

Fais comme l’oiseau, ça vit d’air pur et d’eau fraîche, l’oiseau…

Le procédé est simple. L’effet, lui, est redoutable. Une catastrophe mondiale peut soudain rencontrer la candeur d’un refrain populaire ; une figure politique se prendre les pieds dans une ritournelle ; une image anxiogène être désamorcée par la douceur absurde d’un tube que tout le monde connaît. C’est bête ? Non. C’est très intelligent. Car derrière la farce, quelque chose se dit de notre époque saturée d’images, de commentaires, de tragédies recyclées en flux continu. En chantant le monde, Antoine Courvoisier ne le répare pas. Il nous permet au moins de respirer dedans.

Comment ne pas relever aussi le passage culte autour des diverses interprétations de l’histoire de la souris verte ? Bastien Blanchard y est énorme en Luchini, Montand ou Elvis, alors qu’Antoine Courvoisier excelle en Armstrong et Eicher. Là encore, l’exercice pourrait n’être qu’une démonstration virtuose. Or il devient petit à petit un art poétique du spectacle : prendre un matériau enfantin, presque idiot, et le faire traverser par toute l’histoire de nos imaginaires vocaux. La comptine devient laboratoire. La blague devient patrimoine. Et l’on se surprend à penser que Le Promptu fonctionne comme une école buissonnière de la chanson française, donnée par deux cancres savants qui auraient tout retenu sauf la consigne de rester sages.

Tout est bon dans le cochon… et dans l’imagination de nos Laurel et Hardy régionaux. Aucune parodie ne leur résiste, que cela soit lorsqu’ils mixent Barbara et Indochine ou lorsqu’ils réinventent À la queue leu leu sur un air de Brel. Il faut avoir beaucoup écouté, beaucoup aimé et beaucoup compris un répertoire pour se permettre de le malmener avec autant de justesse. C’est là toute la différence entre le pastiche paresseux et l’irrévérence véritable : ici, on ne détruit pas les chansons, on les révèle autrement. On les décape, on les désaxe, on les fait boiter, et soudain elles remarchent mieux.

Autre point remarquable : le potentiel évolutif de l’objet artistique. À chaque série de représentations, on sent qu’une mise à jour est faite, avec des rajouts de circonstance. Ici Patrick Bruel. Là une page de pub complètement absurde. Ailleurs ce passage audacieux où ils s’essaient à l’opéra : « J’aurais voulu être standardiste, pour pouvoir faire ton numéro… » Voilà sans doute une des raisons pour lesquelles Le Promptu dure depuis 2019. Ce n’est pas un spectacle figé. C’est une bête vivante. Une cocotte-minute (…) qui siffle, explose, se referme, repart et remet une couche.

On pourrait chercher des réserves. On pourrait dire que quelques références fileront peut-être au-dessus des plus jeunes têtes. Que le goût de l’accumulation frôle parfois l’ivresse. Mais à quoi bon faire la fine bouche quand l’intelligence comique, la générosité scénique et la virtuosité artisanale sont à ce point réunies ? Le spectacle assume son principe de trop-plein. Il déborde parce qu’il doit déborder. Il fonctionne comme une fête de fin d’année organisée par deux premiers de classe qui auraient décidé, enfin, de mettre le feu au préau.

Et puis il y a la complicité. La vraie. Celle qui ne se décrète pas dans un dossier de presse. Bastien Blanchard et Antoine Courvoisier se regardent, se relancent, se sabotent gentiment, se sauvent mutuellement, s’admirent sans le dire et s’amusent d’abord ensemble. Le public le sent. C’est peut-être cela, au fond, le carburant principal du Promptu : la joie communicative de deux artistes qui aiment tellement jouer qu’ils rendent le jeu indispensable. On rit parce qu’ils sont drôles. Mais on rit aussi parce qu’ils sont heureux de l’être. Et cette joie-là, par les temps qui courent, n’a rien d’anecdotique.

Que Le Promptu soit donc joué, rejoué, augmenté, déplacé, invité, exporté. Que les programmateurs-trices s’en emparent. Que les publics s’y pressent. Que Paris, Hollywood ou Cointrin-Plage s’organisent. Car il y a, dans ce cabaret foutraque et savant, quelque chose de profondément précieux : la preuve que l’on peut faire populaire sans être facile, irrévérencieux sans être méchant, virtuose sans être prétentieux, local sans être petit.

Bref : c’est énorme.

Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Le Promptu, de et avec Bastien Blanchard et Antoine Courvoisier.

Un spectacle de la Cie Cocotte, vu au Monique, à Cointrin, le 4 juillet 2026.

Prochaine date annoncée : le 1er août 2026 aux Aubes Musicales des Bains des Pâquis.

Photos : @R. Secchi & Le Promptu

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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