L’écriture qui pousse #1 : La Marchande du bout du monde

Bienvenue dans L’écriture qui pousse ! Aujourd’hui, vous allez découvrir un des textes produits dans le cadre de nos défis littéraires. Le défi du mois de septembre 2020 portait le titre suivant : « Du début à la fin ». L’idée ? Choisir une phrase d’introduction et une phrase de clôture, parmi une liste imposée… et créer entre les deux une histoire brève inédite. Les phrases du jour sont tirées respectivement de Tristes tropiques (C. Levi-Strauss) et Étoile errante (J.M.G. Le Clézio).

Dans ce texte, Magali Bossi vous emmène au bout des rêves, dans un bien étrange marché portuaire…

* * *

La Marchande du bout du monde

Je hais les voyages et les explorateurs.

Pourtant, à ce carrefour du bout du Monde Éveillé, on ne voit que ça. Ils viennent des quatre coins de l’Imaginaire connu. Ils accostent leurs galions volants aux docks suspendus et débarquent, leurs bottes cliquetant d’assurance, les poches remplies de pièces étranges. Leurs cales débordent de draperies, d’écorces, de gemmes. Certaines sentent l’ambre des jours sans fin ; d’autres, la mélodie diaprée des cauchemars ordinaires. Un jour, j’ai vu un capitaine assurer la fortune de ses vieux jours en vendant à prix d’or un éclat de manticore, obtenu de haute lutte dans quelque marécage boueux des Rivages Endormis. Un autre a perdu la vie, pour avoir fait passer un sac de poudre lunaire pour de la poussière de fée. Ici, dans la dernière Cité Marchande avant le Sommeil sans Songes, on ne plaisante pas avec les voleurs. Ils reçoivent ce qu’ils méritent : une aiguille entre les deux yeux et un aller sans retour vers la Nuit Éternelle.

J’agite la main pour attirer le badaud.

Personne ne prête attention. Mes cheveux sont ceux d’une vieille femme et dans ma bouche, il manque trois dents. À la lisière du Réveil, on n’accorde pas de temps aux miséreux. Devant moi, l’étal croule sous les pommes de sorcière, une denrée qui ne fait plus recette depuis longtemps : la demande ne suit plus l’offre, les prix sont dévalués et je suis là, à exposer vainement des fruits sous les yeux de marins qui ne s’arrêteront pas. Le fil d’or qui rattache ma patte folle à l’étal me brûle  – c’est bon, c’est bon. Je sais pour qui je travaille et je sais ce que je dois faire.

Un clignement de paupières – je suis jeune à nouveau.

Sous le corsage rapiécé, la peau de mes seins palpite. J’ai les doigts doux, des yeux pers, la bouche comme une invite. Je souris au premier capitaine qui passe : fine moustache, anneau à l’oreille et crochet en guise de main gauche. Son manteau vermillon sent l’or à plein nez, voilà qui fera ma journée ! Il s’arrête. J’étire un peu plus les lèvres. D’un geste, je l’invite à contempler l’étal. Il en saisit une, la renifle. Il est beau – pour un peu, j’espèrerais qu’il m’emmène… je lui trancherais la gorge et m’instituerais maîtresse de son navire, avant le jour venu. Mais il me jette la pomme à la figure :

« Qui crois-tu tromper, la vieille ? »

Et s’en va, dans un tourbillon pourpre. Qui je trompe ? Personne – pas même moi. Je suis à nouveau vieille. La Nuit s’efface et il y a des chauves-souris qui dansent autour des réverbères.

Magali Bossi

 Photo : ©stealth_sly

Retrouvez tous les textes publiés dans le cadre de
nos défis « l’écriture qui pousse » ICI !

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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