Mondes imaginaires : des vacances fantastiques !

L’association Mondes Imaginaires, fondée en 2019, regroupe trois anciennes étudiantes en Lettres qui, au terme de leurs études, sont arrivées à une constatation : bien souvent (trop souvent), les littératures de l’imaginaire sont décriées et dévalorisées. Pourtant, l’histoire se construit sur un imaginaire, une conscience collective, et une transmission des mythes dits fondateurs. 

Mondes Imaginaires proposent donc des ateliers participatifs et créatifs aux enfants comme aux adultes, afin que les univers fictifs viennent nourrir le quotidien. User du pas de côté qu’offrent des moments de créativité permet d’enrichir la réflexion à travers des points de vue différents et des concepts innovants. Tous les mois, Mondes Imaginaires proposent un atelier d’écriture créative sur un thème différent. Ensemble, nous explorons diverses facettes de l’écriture et de l’imaginaire. Le but est avant tout d’oser écrire, dans un climat de bienveillance, tout en acquérant de la confiance en soi. Chaque thématique est présentée grâce à des ouvrages qui servent de référence (en science-fiction, fantasy ou fantastique), parfois avec un ancrage historique – ce qui permet de stimuler l’imaginaire. Les participants peuvent, s’ils le souhaitent, intégrer des éléments proposés par les animatrices dans leurs écrits. L’atelier se clôt par un partage volontaire des créations. Un seul mot d’ordre : imaginer !

Les textes que vous découvrirez au sein de cette rubrique sont tous issus de ces ateliers. Aujourd’hui, David Weber vous parle… d’écureuil. Bonne lecture !

* * *

Le lac des Chavonnes

Tout le monde le sait : le lac des Chavonnes, cis sur la commune de Villars-sur-Ollon, au cœur des Alpes Vaudoises, abrite un dragon.

*

Ça, c’est ce qu’on a raconté à Théo, 14 ans, pour le décider à quitter sa tablette et à enfiler ses chaussures de randonnée – ou plutôt, pour essayer de le décider : le diable se cachant dans les détails et dans la précision du vocabulaire, mieux vaut être totalement honnête sur ce point. Et force est de constater, en descendant du mini-van aux suspensions vieillissantes qui vient de s’arrêter dans la petite gare proprette de Bretaye, que les gentils moniteurs pétris de bonnes intentions et de certitudes quant aux bienfaits de la nourriture bio ont, radicalement, irrémédiablement, échoué dans cette tâche.

« La colo, c’est la lose ! » lance Théo en shootant dans une canette imaginaire. (Oui, parce que dans les gares helvètes, les seules cannettes qui traînent par terre sont imaginaires – surtout en période estivale. C’est un trait typique du pays – avec la fondue, le vin blanc, le chocolat et les vaches qui font des bouses en pièces d’or.)

Agatha, une des gentilles-monos-pétries-de-bonnes-intentions-et-de-nourriture-bio, n’est pas de cet avis. C’est elle qui, à force de séduction (impliquant, entre autres, le bonnet 85C de son décolleté) a réussi à convaincre Théo de quitter son repli stratégique du fond du mini-van – là où il s’était planqué avec son smartphone ancienne génération, le seul sauvé de la razzia irénique initiée par sa mère, le seul miraculeusement survivant et bien caché dans son sac à dos.

« Allez, Théo », fait Agatha avec l’optimisme des Justes prêts à changer le monde (et des simples d’esprit voués à une cause sans espoir). « Pense au dragon : ça va être sympa, non ? »

Le dragon ? Quel dragon ? se dit Théo. C’est pas un Kraken, ton dragon ! Et d’abord, y’a PAS de dragon. C’est une histoire pour les débiles !

Cette colo, c’est l’ENFER SUR TERRE – et Théo pèse ses mots. Des monos avec 2 de tension, incapables de faire la différence entre un sabre laser et une baguette magique ; des ados aussi au courant de la culture geek que sa prof d’Allemand ; des activités plus déprimantes qu’un marathon en cage pour hamster cacochyme… et le pire de tout : un réseau qui se traîne avec la vitesse de pointe d’une tortue aveugle prenant en chasse une salade un peu trop vindicative. Plus débile, tu meurs.

Sauf que – sauf que, pense Théo en emboîtant le pas à la petite troupe qui chahute et bavarde dans une ambiance bon enfant, c’est le prix à payer pour avoir la paix. Après la purge apocalyptique que sa mère a menée dans sa chambre, il n’a plus eu le choix. Il l’entendait encore… Cette fois, c’est terminé, Théo ! Plus de jeux en ligne, plus de chat sur les forums jusqu’à 3 heures du matin, plus de téléphone, plus d’ordinateur. Ton dernier bulletin était une CATASTROPHE. Tu vas profiter de cet été pour sortir un peu, voir la lumière du jour et rencontrer de vraies gens.

Sortir un peu ? Voir la lumière du jour ? Rencontrer de vraies gens ? J’en rencontre tous les jours, des vraies gens… Naïka, Eyan et tous les autres, ils sont réels, bien réels ! D’accord, ce ne sont que des avatars, des pseudos, des images sur un écran, des alignements de 1 et de 0… mais derrière ces 1 et ces 0, il y a de VRAIES personnes. Et ce n’est pas parce qu’on ne s’est jamais vus en chair et en os que ça change quelque chose, argumente Théo dans sa tête.

Mais la troupe a déjà quitté la gare et amorce la montée abrupte qui doit les conduire au lac. Poussé par la poigne bien-pensante-et-rigoureusement-bio d’Agatha, il est bien obligé de suivre.

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Deux heures. Deux putains d’heures.

Ça fait DEUX HEURES qu’ils marchent, en plein cagnard, avec un dénivelé plus abrupt que les leçons de Français de Madame Stittli – et encore, Théo pèse ses mots. Ce satané guide leur avait promis une ascension toute en douceur : à peine trente minutes, il avait dit, une promenade de santé, vous verrez !

Sale menteur, grogne intérieurement Théo. Tous des faux-jetons, tous des… autour de lui, les autres s’ébattent avec bonheur, tout contents du bon air frais de la montagne. Quels abrutis… et que je te ramasse un pissenlit, et que je te disserte sur les bienfaits des racines de trèfle, et que je te suis un papillon qui s’en va au petit bonheur… Théo n’en peut plus. Ses amis lui manquent, son univers lui manque. Y’a rien pour moi, ici ! Pas d’orques à trucider, pas de fabuleux trésors à découvrir, pas de monstres marins à apprivoiser, pas de portes spatio-temporelles à traverser… RIEN ! Ses pensées ne sont plus qu’un long gémissement d’agonie : il est une victime sacrificielle, immolée sans pitié sur l’autel du retour à la nature et de la joie-d’être-en-vie. Faites que ça s’arrête, je vous en supplie… il n’en peut plus.

Et Agatha qui croit lui remonter le moral en le baratinant avec son histoire de dragon…

« Tu sais, le dragon du lac des Chavonnes est célèbre dans toute la Suisse ! On en parle dans tous les livres de contes et de légendes. C’est un dragon blanc (ce qui est très rare). Il vit tout au fond du lac. On ne sait pas vraiment comment il est arrivé là, mais on en trouve la trace dans les textes depuis le XVIIe siècle. D’après ce que les anciens racontent, il dévore les brigands et garde un fabuleux trésor… »

Et blablablabla… c’est reparti, gémit Théo en faisant à peine semblant d’écouter. Seul le 85C d’Agatha l’empêche de trop s’éloigner. Malheureusement, l’argument du décolleté peine à contrebalancer la vacuité sclérosée de la légende vaudoise : pour Théo, le dragon-qui-garde-un-monde-enfoui-ET-un-fabuleux-trésor, c’est vu, vu, vu et REVU ! TOUT LE MONDE a un jour écrit un truc sur le dragon-qui-garde-un-trésor, hein. On ne peut pas faire moins original, comme histoire – alors pour y croire, Agatha, tu peux courir… Soudain, ladite Agatha se tait. Un grand silence se fait dans le groupe. Quelqu’un a une exclamation joyeuse, en tendant le bras vers un point invisible – puis c’est la débandade vers l’eau, le soleil et le mois de juillet.

Ils sont arrivés au lac.

*

« Théo, tu ne veux pas te baigner avec les autres ? »

« Laisse, Agatha. Monsieur a décidé de jouer les victimes. Il a qu’à s’ennuyer tout seul dans son coin. Tant pis pour lui. »

Théo n’écoute pas. Drapé dans son orgueil blessé et sa crème solaire protection 50, il s’éloigne des autres ploucs qui s’éclaboussent en riant. Les activités sociales, c’est pas pour lui. Tout ce qu’il me faut, c’est un coin tranquille… un coin tranquille… Il furète sur la berge. Avec un peu de chance, il pourra se poser quelque part et, ni vu ni connu, accéder à ce grand réseau mondial et connecté qui est SON monde. Il devrait y avoir de la 4G, même ici ! Ce n’est pas un espoir ; c’est presque une prière…

Le soleil se réverbère sur l’eau du lac : elle y glisse comme des pièces d’or dans un coffre liquide. Théo, malgré lui, repense au dragon. Ridicule, décide-t-il en secouant la tête.  Il en faudra plus pour l’intriguer, lui, un vieux briscard de l’imaginaire. Il en a lu, des livres (n’en déplaise à sa mère) ; il en a digéré, des histoires d’aventuriers qui volent des pierres précieuses et s’en sortent grâce à un anneau magique… Il s’aventure plus loin, sur les roches rendues glissantes par les algues. Des joncs et des lentilles d’eau voguent mollement à la surface du lac. Trop chaud pour les grenouilles, trop ensoleillé pour les moustiques. Pas animal qui vive. Les chaussures de Théo glissent un peu, tandis qu’il suit la ligne des rochers qui s’aventure toujours plus avant dans l’étendue d’eau. Les monos-shootés-au-bio leur ont bien dit de faire attention, car le lac est traître et profond par endroits… mais Théo s’en moque et les gentils enthousiastes se dérobent bientôt complètement à sa vue, cachés derrière le coude incurvé de la rive.

Il est seul, totalement seul, sur les pierres brillantes qui semblent flotter au milieu du lac.

Là, c’est PAR-FAIT, décide-t-il en posant son séant sur la roche un peu humide. Un regard distrait aux eaux calmes : le fond disparaît dans des méandres marécageux… à moins qu’il n’y ait pas de fond ? Théo hausse les épaules. Il a mieux à faire : Naïka, Eyan et tous les autres l’attendent, il a promis de se connecter dès que possible. L’antique smartphone bourdonne dans sa main, les vieux circuits implorant pour une miette de réseau à se mettre sous la dent.

« Allezallezallezalleeeeeeeez », psalmodie Théo avec révérence. C’est là, c’est tout près, c’est…

Brutalement, il ressent une brûlure tranchante à la main gauche. Il sursaute : une araignée blanche comme un lys s’enfuit entre deux roches.

« Qu’est-ce que… »

Mais il n’a pas le temps de s’appesantir sur sa douleur : son brusque mouvement a déséquilibré le smartphone, posé sur son genou dans l’attente du sésame promis… et le précieux engin a plongé droit dans le lac. PLOUF.

« Oh non… non… nononononon… »

Théo panique. Ce smartphone – c’est sa porte de sortie hors de l’enfer ! Sans lui, Orphée n’a plus qu’à servir de dessert au Cerbère des gentils-monos… Il faut absolument le retrouver ! L’eau n’a peut-être pas endommagé les circuits, peut-être que… Sans réfléchir, Théo se penche pour scruter la vase verte et brune. Il ne voit rien. Il se penche encore, encore, encore…

PLOUF.

*

Il fait noir. Il fait bleu. Il fait vert. Pas vraiment froid – mais très humide.

Théo ouvre les yeux. Il est sous l’eau. Autour de lui, les courants glissent comme des tentacules – tièdes, chauds, glacés, au fur et à mesure que l’onde chauffée par le soleil ou celle glacée des abysses s’adaptent à la soudaine présence de son corps. Je suis… je suis DANS le lac ! Il ne sent pas le fond. Ses pieds ne touchent rien et battent dans les ressacs, pour le maintenir entre deux courants calmes. Comment est-ce possible ? Il ne peut pas être si profond, ce lac ! Et pourtant… les yeux de Théo s’habituent progressivement à la luminosité gris-vert qui règne dans les profondeurs. Il n’a même pas le temps de se demander comment il peut respirer là-dessous – il vient d’apercevoir… là !

Le smartphone. Posé sur un rocher. Sous l’eau. Intact. Alléluia.

Il pagaie des baskets pour se rapprocher. Là, il y est presque… il va le tenir, il va sortir de là, il va se connecter, il va retrouver ses amis et quitter tous ces ploucs qui lui pourrissent son été, et tant pis pour sa mère, il va…

… mais tout à coup, des profondeurs du lac des Chavonnes, un éclair blanc surgit. Puis avale le smartphone.

Et un dragon rote bruyamment, sous le nez de Théo. Burps.

Magali Bossi

Photo : ©SarahRichterArt

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Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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