L’écriture qui pousse #5 : Hiver

Bienvenue dans L’écriture qui pousse ! Aujourd’hui, vous allez découvrir un des textes produits dans le cadre de nos défis littéraires. Le défi du mois de janvier 2021 portait le titre suivant : « Devant un feu… ». L’idée ? Imaginer une histoire qui commence par « Je suis devant un feu et… », puis en inventer la suite !

Dans ce texte, Valentine Matter vous emmène devant sa cheminée…

* * *

Hiver

Je suis devant le feu et je t’observe.
Tu es assis dans ton fauteuil, une enveloppe posée sur tes genoux.
Tu hésites à lire cette lettre ou à t’en servir pour attiser les braises qui rougeoient dans la cheminée.

Le courrier qui t’est adressé est précédé d’un « Monsieur » suivi de ton prénom, de ton nom et de ce qui devait devenir votre adresse commune six mois plus tôt.
L’écriture de l’expéditrice est si exagérément maniérée qu’elle confère à ton patronyme une allure à la fois pompeuse et grotesque. Tu as l’impression d’avoir reçu une invitation à une Garden Party de la Cour d’Angleterre. C’est bon de te voir en rire.

En retournant l’enveloppe, tu constates que le rabat est légèrement gondolé. L’idée qu’une salive autrefois si familière ait imbibé le papier que tu tiens entre tes mains t’aurait auparavant troublé. Aujourd’hui elle t’embarrasse.

Un instant tu te surprends à imaginer que cette lettre puisse être motivée par des paroles sincères et non par les parades habituelles des précédents courriers. Mais ce soir tu n’y crois plus. Tu es certain de pouvoir deviner, au mot près, l’intégralité du contenu de la missive. Elle ne t’apportera rien. Tu veux t’en débarrasser, me dis-tu.

L’expéditrice a tant compté pour toi. Celle qui a choisi de t’exclure de sa vie sans en assumer les raisons, trouve de bon ton de se rappeler ponctuellement à toi, par des lettres mielleuses aux accents condescendants. Au début, celles-ci t’affectaient car tu te sentais insulté. Je t’ai souvent vu espérer que tu obtiendrais les explications auxquelles tu avais droit. Tu étais systématiquement dépité par leur inconsistance. Te sentir à présent prêt à tourner cette page me réjouis tant pour toi. En dépit de ses airs burlesques, ton idée d’autodafé me paraît bougrement efficace. « Cette lettre pourrait resurgir de ma poubelle, mais elle ne pourra pas survivre à mon feu », me dis-tu.

L’indésirable bien calée entre tes genoux, tu t’approches du foyer en remuant le bassin dans ton fauteuil de sorte à ce que celui-ci te porte à la cheminée sans que tu aies à t’en extraire. Mon ami, si tu n’étais pas en train de vivre un moment important, sois sûr que je te taquinerais au sujet de ta paresse !

La chaleur du feu te prend subitement au visage et un halo de particules chaudes t’enveloppe. Tu oublies un instant la raison de ta proximité avec la cheminée et tu savoures ce moment parfait.

Tu avances ton bras. La lettre est à un jet des braises. Tu tiens la position quelques secondes et la chaleur qui s’intensifie ne tarde pas à recouvrir tes doigts. Alors que des auréoles brunes commencent à se former sur le papier, ta main rougit. J’ai mal pour toi, mais je me tais. Je sais trop bien à quel point ces choses-là ont leur raison propre.

Quand tu retires enfin ta main, tu t’installes confortablement au fond de ton fauteuil et contemples une minute les braises se consumer. Au milieu une flamme s’y ébat. Tu la regardes danser.

Puis tu te retournes et me souris. L’hiver vient de se terminer.

Valentine Matter

Photo : ©Andrys

Retrouvez tous les textes publiés dans le cadre
de nos défis « l’écriture qui pousse »
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Valentine Matter

Cinéphile éprise du genre documentaire, Valentine n’en apprécie pas moins la fiction et ne résiste certainement pas aux comédies grinçantes. Sa formation de psychologue entre plus volontiers en résonance avec les personnages lorsqu’ils sont complexes et évolutifs.

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