L’écriture qui pousse #7 : L’Abominable Mangeur-de-Chaussettes

Bienvenue dans L’écriture qui pousse ! Aujourd’hui, vous allez découvrir un des textes produits dans le cadre de nos défis littéraires. Le défi du mois de février 2021 portait le titre suivant : le fantastique du quotidien. L’idée ? Prendre la plume pour explorer les petites anomalies plus ou moins magiques qui se cachent dans notre quotidien bien réglé… et il y en a BEAUCOUP ! Quoi, tu n’as jamais entendu parler du Gnome-qui-éteint-la-lumière-dans-le-frigo ?

Dans ce texte, Magali Bossi vous parle d’un animal que peu de gens ont vu, mais que tout le monde abrite dans sa maison : l’Abominable Mangeur-de-Chaussettes. Bonne lecture !

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L’Abominable Mangeur-de-Chaussettes

De son nom latin Chaussettæ Devoratrix, l’Abominable Mangeur-de-Chaussettes a été formellement découvert en 1873[1], par un postier anglais du nom de J.A.M.E.S. James, dont les parents alliaient un goût certain pour les prénoms multiples à une imagination tristement obtuse en matière d’initiales. Pour la petite histoire, J.A.M.E.S. James se serait exclamé, en mettant un jour la main sur le spécimen particulièrement trapu de Chaussettæ Devoratrix qui sévissait dans son petit logement de Londres : « God save the socks[2] ! » De loin en loin, on retrouve Chaussettæ Devoratrix dans la culture populaire, notamment sous la plume de Terry Pratchett (Le Père Porcher (1996)).

D’un caractère volontiers taciturne, Chaussettæ Devoratrix est une espèce aujourd’hui très répandue, son expansion galopante ayant largement bénéficié des joies de la mondialisation (volontiers globe-trotter, l’animal s’adapte très bien aux voyages en avion). Espèce endémique des maisons, appartements, pied-à-terre, caravanes, igloos, tipis, yourtes – bref, habitats en tout genre dans lesquels séjournent des êtres humains, Chaussettæ Devoratrix aime les endroits tranquilles, de préférence douillets et sombres, où il ne risque pas d’être dérangé par le chien / le chat / les enfants / tout-autre-danger-potentiel qui pourrait le déloger de sa tanière[3].

Quoique les observations de terrain divergent[4], les scientifiques s’accordent à dire que Chaussettæ Devoratrix ressemble – grossièrement et je cite M.A.R.Y. Mary, arrière-arrière-petite-fille de J.A.M.E.S. James, spécialiste reconnue au niveau international : « à un mini-éléphant en peluche, muni d’une trompe en forme de tuyau d’aspirateur ». À noter que la couleur, le pelage, les cris et les rituels d’accouplement changent selon la population considérée[5].

En termes alimentaires (puisque c’est un point fondamental), Chaussettæ Devoratrix est ce qu’on appelle un prédateur spécialiste – comprenez par là qu’il n’existe qu’un type de proie dans la traque duquel il est passé maître. Sans surprise, son régime de prédilection comporte uniquement des chaussettes, qu’importe le type, le tissu, la couleur ou la taille (bien que certains membres de l’espèce fassent montre d’un goût extrêmement raffiné, préférant les fibres de soie à toute autre matière). Il est ainsi, pour parler franchement, responsable de la disparition de 100% des chaussettes perdues dans une maison. Si vous avez des paires orphelines, ne cherchez pas plus loin : Chaussettæ Devoratrix a encore frappé. À l’instar du dahu (ou daru, à Genève), le Chaussettæ Devoratrix peut être de deux sortes : senestre ou dextre – le premier dévorant uniquement les chaussettes gauches et le second, les chaussettes droites.

En période de chasse, Chaussettæ Devoratrix prend le temps de choisir avec soin un poste d’affût à sa convenance : suffisamment dissimulé pour ne pas être repéré par sa proie ou une éventuelle menace extérieure ; assez dégagé pour pouvoir lancer une attaque-éclair sur la malheureuse chaussette (qu’elle soit pliée dans un bac à linge, mise au sale, abandonnée dans le salon ou encore aux pieds de son propriétaire légitime) et se replier ensuite avec son butin, une fois le rapt commis.

Observer un Chaussettæ Devoratrix en pleine chasse a quelque chose de fascinant, si l’on considère l’agilité qu’un animal d’apparence si placide déploie afin de…

… HÉÉÉÉÉÉÉ ! Ma chaussette !!! Reviens ici, ESPÈCE DE VOLEUR !

Magali Bossi

Photo : © s-wloczyk2

[1] Les scientifiques font néanmoins remonter son origine à l’invention des mocassins – au moins.

[2] On est britannique ou on ne l’est pas.

[3] Quand on mesure environ 11.17 centimètres, la catégorie « tout-autre-danger-potentiel » est étonnamment longue, il faut le reconnaître.

[4] Il semblerait en effet que les spécimens d’Afrique sub-saharienne présentent des variantes notables avec les spécimens néo-zélandais et québécois.

[5] D’après les dernières expérimentations, il semblerait que cette variabilité soit causée par certains types d’acariens présents ou non dans les chaussettes – à moins que ce ne soit les produits de nettoyage (type lessive ou savon noir) qui jouent un impact sur le métabolisme de ces animaux encore méconnus.

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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