L’enfer n’est pas pavé que de bonnes intentions

La Scène Vagabonde Festival accueille jusqu’au 25 septembre Huis Clos, la célèbre pièce de Jean-Paul Sartre présentée au Théâtre Le Crève-cœur en janvier 2020 : l’histoire de trois personnages condamnés à s’entre-torturer pour l’éternité.

Joseph Garcin, journaliste et homme de lettres, est mort. Il est mené dans une chambre au décor de mauvais goût, où il sera enfermé pour l’éternité. Il y est ensuite rejoint par Inès Serrano, ancienne employée des postes. La civilité qu’ils se montrent l’un l’autre est de courte durée : Garcin empeste la peur et Ines déteste ça. L’animosité devient irrémédiable à l’arrivée d’Estelle Rigault, la dernière protagoniste, riche mondaine bavarde et superficielle : elle cherche désespérément l’attention des hommes (dont Garcin est alors le seul représentant) tandis qu’Estelle, homosexuelle, entreprend de la séduire.

L’actualisation par José Lillo de Huis clos, représenté pour la première fois en mai 1944, est réussie : le salon style empire devient un living-room des années 70, le bronze de Barbedienne est remplacé par un chien de Jeff Koons, gardant ainsi le sens de fausseté et de mauvais goût voulu par Sartre mais participant à la mise à jour des références culturelles de la pièce. Les comédiens interprètent véritablement les protagonistes, rendant la lecture de leurs caractères très fluide. La mise en scène et leurs maniérismes exposent au grand jour leur vices. Valentin Rossier donne vie à la peur, la lâcheté et l’égocentrisme de Garcin. Hélène Hudovernik prête (brillamment) toute son énergie et son charisme à la méchanceté de la manipulatrice Inès. Lola Riccaboni affiche avec justesse le besoin maladif d’Estelle de séduire et d’être sexualisée.

Très vite, la conversation, menée par Inès, tourne autour de ce qui a bien pu mener chacun en enfer. Les deux autres sont réticents à répondre, mais les vices et les mesquineries de chacun·e ne resteront pas cachés bien longtemps. De la même manière, la raison de l’absence de bourreau est rapidement découverte : pourquoi s’encombrer d’un bourreau puisqu’ils peuvent se torturer les uns les autres ? S’ensuit un jeu de pouvoir qui tourne en rond. Garcin voudrait être seul avec ses pensées plutôt qu’être renvoyé à son besoin d’être admiré par ses compagnes de cellule, à sa peur profonde de ne pas l’être, mais les deux autres ne cessent de parler, le ramenant sans arrêt à sa situation. Estelle, grande séductrice, veut être au centre de l’attention masculine de Garcin, égocentrique trop occupé par ses états d’âme, mais ne supporte pas les avances d’Inès, qui lui enlèvent tout contrôle. Inès cherche en permanence à établir son pouvoir sur les deux autres : en rappelant à Garcin qu’il ne pourra obtenir l’absolution qu’à travers elle, en répétant à Estelle qu’elle n’aura jamais de lui que des miettes d’attention artificielle. S’échapper en observant l’impact de leur mort sur leur ancien entourage, espérer une validation posthume est vain. Toute tentative de coopération est annihilée par le besoin de chacun d’avoir, à sa façon, le pouvoir sur les autres, de les contrôler, d’obtenir leur validation, d’échapper à leur jugement. Chacun est bourreau et victime. « L’enfer, c’est les autres ».

Si l’ex-étudiante en philosophe que je suis est fascinée par ces thèmes universels et toujours actuels et le choix de Sartre d’utiliser la représentation théâtrale pour montrer sa pensée philosophique (l’existentialisme) plutôt que l’expliquer, l’amatrice de théâtre baille devant le manque d’enjeu narratif et de rythme de Huis clos. On sait dès le début que l’absolution, la validation qu’espèrent les personnages ne viendra pas, puisqu’en enfer la torture ne peut être qu’éternelle, puisqu’aucun des protagonistes ne renoncera à exercer le pouvoir qu’il a sur les autres. Aucun trait d’humour ne vient alléger le poids de la pièce, aucune identification ou compassion n’est possible avec des personnages si ouvertement haïssables, leur vulnérabilité n’étant qu’une manipulation de plus pour amadouer leurs juges. Peut-être la pièce n’est-elle plus au goût du jour, peut-être préfère-t-on parler de philosophie et d’enfer avec plus d’humour (comme dans la sitcom The Good Place).  Ou peut-être est-ce justement l’objectif de Sartre : faire subir aux spectateur·trice·s une torture similaire à celle des personnages : la recherche vaine d’un sens, le recommencement sisyphéen de l’intrigue, le spectacle de la mesquinerie et du désespoir face à l’absence de validation, qui, s’il n’a rien de cathartique, questionne notre propre déni.

Anaïs Rouget

Infos pratiques :

Huis clos de Jean-Paul Sartre, du 9 au 25 septembre à la Scène Vagabonde Festival

Mise en scène : José Lillo

Avec Valentin Rossier, Hélène Hudovernik, Lola Riccaboni et Jean-Alexandre Blanchet

https://scenevagabonde.ch/huisclos/

Photo : © Loris von Siebenthal

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