L’écriture qui pousse #9 : Fournaise

Bienvenue dans L’écriture qui pousse ! Aujourd’hui, vous allez découvrir un des textes produits dans le cadre de nos défis littéraires. Le défi du mois de mai 2021 portait le titre suivant : le club des 5. L’idée ? Placer 5 mots improbables – à savoir : ornithorynque, lampadaire, cactus, dromadaire et catastrophe.

Sur un mode aussi survivaliste que surréaliste, c’est Olivier May qui relève le défi aujourd’hui… Bonne lecture !

* * *

Fournaise

— Encore ce lampadaire à la con ! peste Artemisia en se levant du fauteuil défoncé où elle se vautre depuis son réveil, plongée dans l’exemplaire de son livre culte, The Road, récemment troqué contre des munitions.

Elle secoue sa longue chevelure fauve, passe son dernier T-shirt des rangers, et enfilant ses socques au passage, traverse l’unique pièce de sa cabane.

Tout en sirotant son ersatz de café, elle ramasse son shot gun sur la table basse, et franchit la double porte fenêtre à la grille-moustiquaire rafistolée à l’arrache qui la sépare de l’extérieur.

Déjà la fournaise lui ouvre les pores : la journée s’annonce torride. La lumière de cette aube, au ciel bas et plombé, rougeoie l’horizon à l’est. Et comme pour la narguer, le lampadaire péclote par intermittence, comme un vulgaire néon en phase terminale.

Cette dernière trace de civilisation, patiemment maintenue sous perfusion depuis la catastrophe grâce à sa génératrice, la supplie depuis quelques jours de l’euthanasier. Sans plus tergiverser devant cette inéluctabilité, Artemisia épaule et tire. La cage de verre du lampadaire explose entre deux hoquets.

L’écho de la détonation, absorbé par les montagnes proches, se disperse avant de s’évanouir. Quelques charognards s’envolent sans grande conviction, pour se poser sur les grands cactus qui leur servent de perchoir.

Silence.

Un silence qui inquiète la jeune femme. Par automatisme, elle sait qu’il devrait être ponctué par un cri familier lorsqu’elle fait usage de son arme. L’absence du blatèrement de Scott, son dromadaire, la percute. D’un pas souple, elle contourne la cabane, direction l’enclos du camélidé.

Mais sa silhouette monobosselée n’apparaît pas, ni debout, ni couchée.

Elle ouvre la porte à claire-voie pour y pénétrer, incrédule. Elle s’approche de la baignoire qui campe sur ses quatre pieds rouillés sous la pompe de la source.

Et là, dans l’eau, un corps poilu comme une loutre, aux pattes palmées et au bec de canard incongru se dandine sous ses yeux : un ornithorynque.

Interloquée, Artemisia s’approche de l’animal. Elle connaissait celle du prince changé en grenouille, mais Scott, son vaisseau du désert, changé en cette chimère absurde, c’est au-delà de ce qu’elle pouvait concevoir… Elle laisse son regard balayer les collines brûlées alentours, parsemées de squelettes d’arbres vitrifiés par les derniers incendies. Soudain, son oreille perçoit un rire, suivi d’un… puis deux… blatèrements. La jeune femme passe de l’autre côté de la bicoque.

Un grand aborigène, hilare, tenant les longes de deux dromadaires à la main l’accueille.

— On se fait un barbecue ? lui lance son amoureux. Ces becs de canard-là pullulent dans le creek depuis la catastrophe !

Olivier May

Photo : © ELG21

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