Les réverbères : arts vivants

L’enquête en partage

Partie à Tinos pour comprendre un rituel de réconciliation, Manon Krüttli revient avec une enquête qui s’est dérobée sous ses pas. La Table d’amour transforme ce déplacement en matière théâtrale. Le documentaire glisse vers la fiction, le « je » se dédouble, l’amour lui-même change de sens.

Cette enquête théâtrale, mise en mots par Manon Krüttli et l’écrivain dramaturge Guillaume Poix et conçue avec l’artiste plasticien Jonas Pulver est présentée à la Maison Saint-Gervais Genève, du 2 au 11 octobre après sa création au Pommier (Neuchâtel). Pour Manon Krüttli, tout débute par quelques lignes dans un guide de voyage. À Ktikados, sur l’île grecque de Tinos, orthodoxes et catholiques se retrouveraient le lundi de Pâques autour d’une longue table de pierre pour partager un repas et se réconcilier. La simplicité du geste saisit la jeune femme.

Elle imagine un projet d’artiste-reporter, puis obtient la bourse ICI & AILLEURS du canton de Berne. Mais rapidement, l’enjeu dépasse le relevé ethnographique. La table devient le point de départ d’une question qui traverse déjà le travail d’un collectif et bureau de conception et de production suisse dédié aux arts vivants, le Büro UmLaut de Manon et Jonas. Comment vivre, travailler, imaginer ensemble ? « Manger ensemble est quelque chose de très important dans notre pratique », rappelle la metteuse en scène.

Un rituel qui échappe

En réalité, La Table d’amour se nourrit du déraillement de cette enquête. À Tinos, les récits se mettent à diverger, les explications se contredisent, le rite résiste à la définition. Plus Manon Krüttli approche son sujet, plus celui-ci lui échappe. Le paradoxe peut alors surgir aussitôt : deux jours après son arrivée, l’artiste se retrouve figurante d’une fausse Table d’Amour reconstituée pour la télévision athénienne. On déplace les corps, on réclame davantage de joie et de proximité tandis que le raki coule dans des gobelets. Et la scène de recommencer en boucle jusqu’à produire la bonne image. « On n’avait jamais été aussi près et aussi loin en même temps », résume Jonas Bühler. Venue observer le réel, l’enquêtrice doit commencer par le jouer.

Ce renversement donne au spectacle sa dimension probablement la plus féconde. Le regard documentaire cadre, choisit, projette. Or l’artiste reconnaît avoir été appelée moins par ce qu’elle savait du rituel que par son nom. « Je suis partie pour un nom : la Table d’Amour, comme s’il pouvait incarner quelque chose que je cherchais. » La conversation avec l’essayiste et historienne de la littérature française Marielle Macé déplace alors le vocabulaire. L’agapê grecque n’est plus l’éros passionnel mais une affection distribuée, une bienveillance ouverte aux autres.

Le « je » en morceaux

L’opus commence en mode prosaïque : artichauts, madeleines, jus de betterave, thé vert, ping-pong, pieds trop grands. En forme de portrait parlé, une voix dessine Manon à la troisième personne par petites touches. Puis une phrase ouvre la faille : « Parfois, Manon n’a pas d’enfant. / Parfois, elle a un fils. » Dès les premières minutes, le réel est donc travaillé par une possibilité contradictoire. L’autobiographie, voire l’autofiction n’est pas un bloc de vérité mais une matière susceptible de bifurquer. « Les fragments écrits par Guillaume Poix donnent progressivement un arrière-pays à ce personnage, sans chercher à l’expliquer, avance Krüttli. Nous oscillons entre le zoom et le dézoom, entre une grande proximité et une prise de distance face à cette figure que nous essayons d’écrire. »

C’est là qu’intervient la comédienne Jeanne De Mont. Elle dit au détour d’une entrevision tramée et voilée : « …j’arrive fragile sur l’île, fragile à m’en déchirer, d’ailleurs, et tout de suite, l’image qui me reste, c’est la terre sur l’eau posée comme un corps sur une table d’autopsie… ».

Échos

Manon Krüttli et l’actrice n’occupent pas le plateau avec la même densité, et cette différence est volontaire. « Jeanne est une grande actrice, avec beaucoup de métier, de technique, toute la puissance que peut apporter une interprète à la fiction. Moi, je suis davantage comme une preuve du réel, avec une présence moins codifiée puisque je ne suis pas actrice. Tout le travail a consisté à nous tisser ensemble sans perdre nos singularités », relève la metteuse en scène. Les souvenirs circulent, les voix changent de propriétaire, le document commence à fictionner. « Le je n’existe jamais de manière univoque », explique-t-elle encore. N’est-il pas fait d’états multiples et contradictoires ?

Carnets, voix off, conversations philosophiques, verbatim, récit direct, danse : le montage fait passer le spectacle d’un régime de parole à un autre. Une histoire, celle de Mireille, est retransmise à Jeanne De Mont par oreillette, le témoignage conservant ainsi quelque chose de sa précarité immédiate. Ailleurs, les corps prennent le relais d’une matière très verbale dans des danses inspirées de l’univers cycladique. La pièce avance ainsi moins en ligne droite que par reprises, échos et déplacements.

Grèce hors champ

Le choix de Jonas Bühler consiste à ne pas refigurer Tinos sur scène. La table elle-même disparaît. Pas de carte postale méditerranéenne donc. Encore moins de décor grec destiné à certifier l’ailleurs. Le scénographe et créateur lumière travaille le hors-champ : le paysage affleure depuis les bords, la lumière et la musique laissent deviner ce qui demeure soustrait au regard. « Le dispositif inventé met constamment en tension l’image d’une chose, sa représentation en deux dimensions, et des corps qui évoluent à l’intérieur de cette image. Cela a beaucoup guidé notre travail d’écriture et de mise en scène », avance Manon Krüttli.

Des figures tutélaires de femmes photographes américaines traverse pourtant une part de l’aventure. Pistant la famille, l’enfance, les corps, les paysages et les traces de l’histoire en faisant dialoguer beauté et inquiétude, mémoire et disparition, Sally Mann surgit par hasard à travers un livre emporté à Tinos. Suit Vivian Maier, qui mêle l’observation sociale à un sens aigu de l’instant. Sans oublier Diane Arbus brouillant les frontières entre normalité et étrangeté, apparence et identité.

Tissages

Jonas Bühler, dont la première formation est liée à l’ethnographie, réserve au livre accompagnant le spectacle une part importante du matériau documentaire et photographique que la scène choisit de ne pas dévoiler. À la publication les traces de l’enquête. Au théâtre le trouble de leur transformation.

Le même principe de tissage gagne les costumes griffés Anna Pacchiani et la musique due à Jonas Bernath. La broderie, pratique adoptée par Manon Krüttli après la découverte de Ode à l’oubli de l’artiste française Louise Bourgeois transformant l’intime en formes organiques et symboliques, elle-même couturière, revient dans une silhouette plus fantaisiste et se prolonge hors scène dans des ateliers collectifs.

Quant à elle, la colonne sonore mêle matériaux documentaires, réinterprétations de musiques grecques, rebetiko et formes traditionnelles ou contemporaines. Ces éléments travaillent la frontière entre vrai et faux, présence et souvenir, document et fabrication.

Ce qui n’a pas eu lieu

À mesure que l’enquête se défait, son centre se déplace. Semblent ainsi se répondre à distance : un pied cassé, des histoires de morts, des photographies d’enfants, des citronniers, des nuages, la mer, des vies. La pièce ne cherche pas tant à prouver une logique secrète qu’à montrer notre besoin de relier les signes. Les coïncidences se multiplient. C’est aussi le sens de la broderie qui la traverse. Soit faire tenir ensemble des fils qui n’étaient pas destinés à former un motif.

Puis l’intime gagne brutalement du terrain. La mémoire d’un petit frère jamais né apparaît devant les ex-voto de l’église de Tinos. Plus tard, un long mouvement de parole confié à Jeanne, repris par Manon puis rendu à Jeanne, aborde une maternité qui n’a pas eu lieu, les scénarios de vie auxquels on se croit promis, le désir, le renoncement et l’impossibilité de savoir si un choix fut vraiment un choix. C’est la zone la plus exposée de La Table d’amour. Elle pourrait rabattre l’enquête collective sur une confession personnelle. Mais le dédoublement empêche cette clôture : la parole n’appartient jamais tout à fait à une seule personne ; l’aveu devient une matière théâtrale déplacée.

Le spectacle était parti d’un rite communautaire censé réconcilier des groupes. Il aboutit in fine à ce qui, dans une existence, ne peut ni se réparer ni se vérifier. La convivialité n’offre plus un modèle, le voyage ne délivre pas de leçon. Il reste l’expérience d’une limite. Celle de notre désir d’obtenir du monde, des paysages, des autres ou des rites une réponse à la question de savoir comment vivre.

Plonger dans le bleu

Une image pousse ce mouvement jusqu’au bout. Revenue à Tinos en 2025, Manon assiste à la fête d’une minuscule chapelle d’Agia Marina. On prie, puis on sort le raki, le café, les biscuits ; on parle, on rit, on danse. Ce qu’elle cherchait comme objet d’étude apparaît presque en passant : des gens sont ensemble. Face ensuite au « trop bleu » de la mer, le récit renonce à poursuivre les traces de ce qui n’a jamais existé. L’enquête ne peut retrouver un fantôme qui n’a pas eu de vie.

Jonas Bühler relie ce geste final à la pensée de Frédérique Ildefonse, philosophe spécialiste de la pensée grecque antique : le rituel peut suspendre, au moins un instant, l’obsession de donner du sens à tout. Plonger ne signifie donc pas comprendre enfin, mais peut-être consentir à ne pas comprendre davantage. La Table d’amour trouve là sa forme la plus nette. Non dans une grande réponse sur l’amour ou le vivre-ensemble, mais dans un théâtre qui accepte que son sujet lui échappe.

Bertrand Tappolet

Infos pratiques :

La Table d’amour de Manon Krüttli & Guillaume Poix, du 2 au 11 octobre 2026 à la Maison Saint Gervais Genève.

Conception : Manon Krüttli & Jonas Bühler

Avec Jeanne De Mont & Manon Krüttli

https://saintgervais.ch/spectacle/la-table-damour/

Photos : ©

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *