Viens, je vais t’inventer une famille…
Avec Dire Adieu, au Galpon, Valérie Poirier et Nathalie Cuenet inventent un drôle de purgatoire où les morts boivent des coups, dansent, râlent, s’engueulent et continuent surtout à faire famille. Ce théâtre de l’entre-deux procède comme nos rêves : par associations libres, souvenirs déformés et apparitions incongrues. Une création originale, tendre et parfois volontairement désordonnée, qui transforme le deuil en une ultime fête où l’on prend enfin le temps de se dire ce qu’on n’a pas su se dire vivant-es.
Imaginez qu’après la mort il reste encore un peu de temps. Pas l’éternité, ce serait beaucoup demander. Juste quelques heures supplémentaires pour reprendre une conversation interrompue, remettre deux ou trois souvenirs dans le bon ordre, boire un verre, engueuler sa mère, lui dire qu’on l’aime quand même et peut-être, enfin, la laisser partir. C’est à peu près l’incroyable privilège accordé à Fleur dans Dire Adieu. Lorsqu’elle rend visite à Mémère dans ce qui ressemble à une maison de repos, sa mère est bien là, certes. Elle parle beaucoup, picole un peu, balance quelques vérités et n’a manifestement rien perdu de son caractère. Sauf qu’elle est morte. Voilà pour le réalisme. À partir de là, tout devient possible.
Valérie Poirier n’essaie surtout pas d’imaginer sérieusement ce qu’il pourrait y avoir après. Elle utilise au contraire cette ignorance comme un formidable territoire de liberté littéraire : Imaginer la mort, c’est ouvrir grand la porte du surréalisme. Les souvenirs peuvent surgir sans prévenir, les personnages apparaître puis disparaître et les temporalités se télescoper. Comme dans un rêve, l’écriture avance par associations libres davantage que selon la bonne vieille logique aristotélicienne du début, du milieu et de la fin.
Ce théâtre ressemble alors à notre mémoire : parcellaire, subjective, pleine de trous, d’exagérations et de détails inexplicablement restés intacts. Au fond, Fleur ne revient peut-être pas seulement retrouver sa mère. Elle vient s’inventer une famille « un peu chiante », comme le sont souvent les familles. Ou plutôt reconstruire celle qu’elle a eue afin de pouvoir enfin vivre avec. C’est peut-être dans cette idée que le spectacle dépasse joliment son argument fantastique. Car que faisons-nous d’autre lorsque nos proches meurent ? Nous les réécrivons. Nous sélectionnons des scènes, modifions imperceptiblement certains dialogues, pardonnons parfois ce qui semblait impardonnable, continuons intérieurement des conversations. Les mort-es deviennent des personnages dont nous sommes un peu les auteur/trices.

Au premier rang des personnages, il y a donc Mémère Superstar. Et quand la morte s’appelle Doris Ittig, elle ne se fait pas prier. Avec cette voix éraillée immédiatement reconnaissable, la comédienne compose une formidable vieille dame caractérielle, quelque part entre le clown triste et une Josiane Balasko passée chez Coluche. Elle peut être adorable puis insupportable quelques secondes plus tard, faire preuve d’un bon sens terrien avant de basculer dans la mauvaise foi la plus absolue. Mémère est morte mais elle n’a manifestement suivi aucune formation de développement personnel dans l’au-delà. Et c’est tant mieux.
Doris Ittig règne sur ce petit royaume avec une folie douce qui semble peu à peu constituer sa seule logique. Elle ne cherche jamais à rendre le personnage sympathique. Elle lui laisse ses aspérités, ses incohérences, ses humeurs. Bref, son humanité. Car le véritable enjeu se situe peut-être là : faire le bilan de ce qu’on aura été sans réécrire complètement l’histoire. Reconnaître que l’on n’a pas toujours fait juste. Que l’on a blessé celles et ceux qu’on aimait. Et qu’au fond on aura fait comme on pouvait avec ce qu’on était et ce que l’existence avait mis dans notre sac à dos. Comme disait l’autre, un parent c’est quelqu’un qu’on connaît bien… et qu’on aime quand même.
Charlotte Filou lui donne la réplique dans un rôle moins spectaculaire, un peu ingrat. Elle joue donc Fleur, la fille de Mémère. Quasiment là toute la pièce, elle accompagne le grand numéro maternel… et reste dans son ombre. Pourtant, on connaît l’impressionnante palette de cette excellente comédienne. Or, le texte utilise beaucoup sa présence, mais moins l’étendue de son jeu. Fleur devient parfois le faire-valoir dramaturgique de Mémère : celle grâce à laquelle la mère peut se dévoiler, provoquer, cabotiner, se raconter et multiplier les changements de registre. Cette asymétrie possède évidemment un sens. Certaines relations familiales fonctionnent ainsi : même mortes, certaines mères continuent d’occuper toute la pièce. Toutefois, ce déséquilibre est un handicap pour l’expression du talent de Charlotte Filou qui, heureusement, possède assez de présence et d’intelligence de jeu pour amener une valeur ajoutée grâce à ses silences, ses regards, ses sourires en coin et autres fulgurances scéniques. Écoutez-la chanter du Arnaud ou manger un gâteau et vous comprendrez.

Autour du couple mère-fille apparaît toute une humanité bizarre, comme si l’au-delà avait recruté sa population chez Beckett après une soirée un peu arrosée. Raphaël Archinard impressionne notamment par la puissance très physique de son engagement. On retrouve chez lui cette vivacité déjà remarquée ailleurs et, surtout, une maîtrise particulièrement réjouissante dans les séquences dansées. Thierry Jorand possède pour sa part ce talent rare d’être son propre personnage et de sembler immédiatement appartenir au monde qu’il traverse. Ici encore, quelques gestes, une posture, une manière d’être suffisent pour installer une présence singulière quel que soit le rôle campé. Céline Goormaghtigh construit quant à elle ses apparitions avec la précision qu’on lui connaît et une capacité à mêler subtilité et extravagance ; ces deux qualités n’étant de loin pas inutiles dans cet univers où chaque figure semble sortir d’un rêve dont on aurait perdu le début. Finalement, la fidèle Camille Giacobino est particulièrement savoureuse en amie-voisine coincée, corsetée dans une rigidité dont le décalage avec le monde environnant produit un effet comique immédiat. Certes, les protagonistes n’ont pas tous la même densité. Ils sont parfois davantage des apparitions, des réminiscences, des moutons ou des fantômes que des personnages qui développent une trajectoire cohérente. Mais après tout, nos rêves ne distribuent-ils pas des premiers et des seconds rôles avec une liberté qu’on retrouve bien dans ce spectacle ?
La très belle scénographie d’Anna Popek rend concrète la porosité évoquée entre les mondes. De grands voiles descendent des cintres et entourent le plateau. Lorsqu’une silhouette passe derrière eux, elle devient presque immédiatement spectrale. Et quand elle traverse cette membrane pour entrer dans l’espace central, l’âme reprend corps. L’idée est magnifique parce qu’elle ne cherche pas à représenter l’au-delà. Elle fabrique simplement une frontière. Comme celle du souvenir. Autour du plateau subsiste ainsi une sorte de coulisse visible, un territoire intermédiaire où attendent peut-être les morts avant de revenir faire un petit tour chez les vivants. Au centre, une table de fête, quelques restes, des ballons et des cotillons. On pourrait être au lendemain d’un anniversaire. À moins que, de l’autre côté, la fête soit permanente…
Les belles lumières très colorées de Danielle Milovic accompagnent les brusques variations de cet univers mental tandis que la création sonore d’Alexis Gfeller élargit à bon escient l’espace par des grondements, des résonances et des échos difficiles à situer. Le Galpon devient alors une vaste boîte crânienne dans laquelle circulent souvenirs, voix et âmes perdues. La mise en scène de Nathalie Cuenet prend ainsi à bras-le-corps le défi redoutable posé par le texte : faire image là où la lecture pouvait simplement laisser travailler notre imagination.

Reste le revers de cette liberté. Puisque tout est possible, tout peut arriver. Et tout arrive… un peu. La construction en patchwork, qui constitue l’originalité de l’écriture de Valérie Poirier, en fait aussi parfois la fragilité scénique. On ouvre des portes sans aller voir longtemps ce qu’il y a derrière, sans développer l’idée. Certaines séquences s’articulent pourtant très bien les unes aux autres. D’autres semblent davantage juxtaposées. Le fil se distend, revient, se perd à nouveau. Mais faut-il vraiment demander à un rêve de respecter un plan de montage ? Probablement pas. À condition toutefois d’accepter de parfois lâcher la recherche d’un sens immédiat pour se laisser traverser par les images.
C’est là que Dire Adieu est le plus beau : lorsqu’il cesse d’expliquer. Quand une silhouette apparaît derrière un voile, que Mémère s’abandonne à sa folie, que les corps dansent et les temporalités se brouillent. Quand le théâtre ne prétend plus résoudre l’énigme de la mort mais lui oppose simplement son propre pouvoir : inventer.
Dans le reportage réalisé avant la première, Valérie Poirier et Nathalie Cuenet racontaient déjà leur volonté de transformer l’absence et de continuer le lien autrement. Maintenant que le spectacle existe, on mesure combien cette intuition est devenue concrète. Faire son deuil ne signifie peut-être pas dire définitivement adieu. Mais inventer peu à peu une nouvelle manière de dire bonjour. À une voix dont on se souvient. À une vieille expression, une odeur, un geste. À une mère partie dans les limbes de la nostalgie. À toutes celles et ceux qui ne sont plus là et auxquels nous continuons pourtant de parler pour, un jour, pouvoir leur dire : Ça va aller. Et les regarder s’envoler sur la balançoire de l’éternité.
Stéphane Michaud
Infos pratiques :
Dire Adieu, de Valérie Poirier, au Théâtre du Galpon, du 22 septembre au 4 octobre 2026.
Mise en scène : Nathalie Cuenet
Avec Doris Ittig, Charlotte Filou, Raphaël Archinard, Thierry Jorand, Céline Goormaghtigh et Camille Giacobino
Scénographie : Anna Popek
Chorégraphie : Judith Desse
Lumières : Danielle Milovic
Création sonore : Alexis Gfeller
https://galpon.ch/spectacle/dire-adieu/
Photos : © Erika Irmler

