Les Papillons la nuit : aire et matité du verger

Dans le cadre du festival C’est Déjà Demain, le Théâtre Saint-Gervais accueillait du 7 au 10 avril une pièce mise en scène par Sarah Eltschinger : Les Papillons la nuit. D’après La Récolte de l’auteur biélorusse Pavel Priajko, l’intrigue prenait place dans un verger pour questionner nos identités, entre attachement au groupe et désir d’individualité.

Avant de passer à la critique à proprement parler, retour sur le projet, avec trois questions posées par Fabien Imhof à Sarah Eltschinger :

La Pépinière : Vous avez été sélectionnée pour participer au festival C’est Déjà Demain. En quoi une présence à un festival dédié à la jeune création est-il important pour vous ?

Sarah Eltschinger : C’est une magnifique opportunité de présenter ce travail fait en septembre 2020, à la Manufacture ! Le reprendre, le présenter à de nouveaux spectateur.ices. 18 mois après sa création. ¨

La Pépinière : De quoi sera-t-il question dans votre spectacle ? Pourriez-vous le présenter en quelques mots ?

Sarah Eltschinger : Quatre jeunes adultes s’appliquent à faire ce qu’on leur a dit, comme « il faut », comme « on devrait ». Et ils sont comme les papillons la nuit qui, aveuglés par la lumière artificielle, perdent leur route. Et ils dansent dansent dansent à en mourir.

La Pépinière : Pourquoi faut-il absolument venir voir VOTRE spectacle ?

Sarah Eltschinger : PARCE QUE LES INTERPRÉTES Y SONT EN FEU !

***

Quatre silhouettes claires, aux quatre coins du plateau : voici nos protagonistes. Iels ont pour nom Ira, Lioubna, Egor et Valeri. Vêtus de blanc et de beige, en t-shirt, short et baskets, iels attendent. Sur la scène qui s’éclaire d’une lumière froide, on dirait des cosmonautes : lentement, iels ramassent des éléments disséminés au sol, les retournent. Ces éléments ressemblent aux cartes géantes d’un memory, aux pièces d’un gigantesque puzzle. Noires d’un côté, rouges, orange et de grises de l’autre, elles commencent à former une image, un tableau psychédélique. Avec frénésie, les quatre cosmonautes les assemblent en un rectangle parfait : voici le verger.

Individus en huis-clos dans un verger

Si je devais donner un point de départ à l’intrigue des Papillons la nuit, je prendrais un poème de Philippe Jaccottet (1925-2021), paru en 1967 dans le recueil Airs :

                                     Pommes éparses

                                     sur l’aire du pommier

 

                                     Vite !

                                     Que la peau s’empourpre

                                     avant l’hiver ![1]

Tout y est. Ira, Lioubna, Egor et Valeri ont pour mission de ramasser des pommes éparses, de les stocker au mieux dans des caisses afin que la peau s’empourpre (donc, qu’elles mûrissent) avant et durant l’hiver. Iels évoluent dans un espace clos dont il est impossible de s’échapper : c’est l’aire du pommier… ou plutôt, celle du verger. Toutefois, ce point de départ n’a rien à voir avec l’atmosphère apaisée du recueil, inspirée du haïku japonais. Plutôt que de dresser un tableau bucolique, Les Papillons la nuit font du verger le théâtre d’un huis-clos où se joue la constitution de l’identité – non seulement des individus, mais aussi du groupe. La tâche apparemment simple (ramasser et conditionner des pommes) révèle les tensions sous-jacentes, l’incapacité de faire œuvre commune, les avis divergents, les rancœurs et les faiblesses de chaque protagoniste.  Peu à peu, l’aire du verger se défait, à mesure que les personnages perçoivent leur propre impuissance : dans une alternance de moments frénétiques et d’instants en apesanteur, les pièces du memory-puzzle sont séparées, déplacées, reconfigurées… sans qu’on arrive à leur donner forme satisfaisante. À l’image, peut-être, du groupe et des individus qui peinent à se trouver.

Matité des êtres

Si Les Papillons la nuit m’ fait songer à Philippe Jaccottet, c’est aussi en raison de leur matité : dans la mise en scène de Sarah Eltschinger, tout semble mat, retenu, voilé – un peu comme l’atmosphère qui se dégage de Airs.

Le décor, tout d’abord, adopte l’épure : le plateau, noir ; les pièces du puzzle-memory, du même noir d’un côté tandis que l’autre prend les couleurs de la scène et des pommes. Les costumes, ensuite, confèrent aux protagonistes un aspect impersonnel : même tenue pour tout le monde, comme un uniforme de travail ou d’école. Enfin, les personnages eux-mêmes apparaissent piégés dans un jeu volontairement minimaliste : le texte est dit presque sans expression (à part dans les moments soudains de tension et de colère, qui passent davantage par la voix que par le corps), on ne se regarde pas en face quand bien même on se parle, on ne se touche pas quand bien même on l’évoque… Les corps ne miment pas le texte, ils n’en adoptent pas les mouvements – il y a refus de toute monstration ostensible. Si ce choix peut d’abord surprendre, il ne donne que plus de force au texte : on se raccroche aux mots pour tenter de comprendre un drame que la scénographie hyperbolise. Ce drame, c’est celui d’être incapable de faire communauté, quand bien même on y aspire comme un papillon qui, la nuit, se trouve attiré par la lumière. Une membrane semble entourer les quatre personnages, les couper des autres et d’eux-mêmes ; enceinte infranchissable ou chrysalide qui se déchirera pour révéler une nouvelle vie ? La pièce ne le dit pas et laisse, pour finir, un goût d’inachevé aussi savoureux que celui des pommes.

La solution serait, peut-être, à chercher en dehors du verger…

Magali Bossi

Infos pratiques :

Les Papillons la nuit, de Sarah Eltschinger, d’après Pavel Priajko, du 7 au 10 avril au Théâtre Saint-Gervais, dans le cadre du festival C’est Déjà Demain 10.

Mise en scène : Sarah Eltschinger

Avec Chady Abu-Nijmeh, Camille Legrand, Yann Philipona et Adèle Viéville

Photo : ©Nicolas Brodard

[1] Philippe Jaccottet, « Airs », dans Poésie. 1946-1967, Paris, Gallimard, coll. NRF / Poésie, [1967] 2012, p. 133.

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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