Les temps (modernes) sont durs pour les rêveurs

Avec son film Les temps modernes, Charlie Chaplin sattaque à laliénation de lhomme par le travail. Sur ce sujet hautement social et politique, le réalisateur parvient pourtant à créer une œuvre dart intemporelle.

 

Le générique vaut tous les synopsis du monde : sur une musique aux accents de péplum, des troupeaux de moutons se superposent aux flots d’ouvriers sortant d’une usine, avec Charlot (Charlie Chaplin) parmi eux. Les Temps modernes dénonce bien, et de la manière la plus explicite qui soit, l’assujettissent du temps sur les salariés, mais il s’agit d’un film de Charlot ; ainsi, cette modernité, le héros burlesque créé par Chaplin va la subir (happé par les rouages d’une machine, cobaye d’une autre « machine à manger »), mais il va également la saboter…

Or, le temps, symbolisé par l’horloge qui ouvre le film, peut avoir, comme autre sens, celui que les temps sont en train de changer, pour Chaplin également ! Nous sommes en 1936, le cinéma est parlant depuis maintenant sept ans et cette « mode passagère », comme il la dénigrait il y a peu encore, semble s’installer durablement. Pour Charlie Chaplin, qui doit toute sa carrière au cinéma muet, que faire ?  Évoluer ou s’entêter ? La réponse, le réalisateur la fournit avec Les Temps modernes. Il fera les deux, c’est-à-dire son premier film parlant après Les lumières de la ville qui n’était que sonore et dans le même temps muet puisque son héros, Charlot, ne parlera jamais qu’à travers les cartons intercalés entre les images.

Cette radicalité artistique, on la retrouve également dans le propos du film, que révèle le carton initial : « Un récit sur l’industrie, l’initiative individuelle et la croisade de l’humanité à la recherche du bonheur ». Le PDG de l’entreprise fait un puzzle, boit et surveille ses employés ; cela pourrait être du Terry Gilliam dans Brazil[1]si Charlot ne venait désamorcer cette bombe en puissance. En effet, Chaplin a toujours usé du pouvoir du rire pour faire passer ses messages. Ici, Charlot se gratte et perd du temps sur sa chaîne de travail, conteste les remarques du contremaître (et perd encore du temps), ou est distrait par une abeille, bref Charlot est ce mouton noir vu furtivement lors du générique.

Toutes les idées sont plus loufoques les unes que les autres dans Les Temps modernes (telle cette machine permettant de nourrir le personnel sans qu’il n’arrête de travailler !). C’est la complainte du progrès où tout se détraque et devient fou, le monde dans lequel Charlot vit tout autant que le personnage lui-même dans son obsession de boulonner (puis de déboulonner l’usine). La scène de l’engrenage géant est mythique, onirique et dans le même temps d’une violence absolue pour ce qu’elle dénonce. Cela ne pouvait que finir au poste de police (le policier est un incontournable des films muets, comme les règlements de comptes dans les films de gangsters)…

« Détenu en tant que meneur communiste, notre innocente victime se languit en prison »

Cette première séquence dure vingt minutes et se déroule à un rythme effréné. À l’image du monde peut-être, dont l’emballement se rappelle très vite à notre héros : un drapeau rouge (supposé tel en noir et blanc !) tombe d’un camion, Charlot le ramasse et le brandit pour prévenir son propriétaire ; une manifestation de travailleurs débarque, Charlot est pris pour un meneur… cela ne pouvait que finir au poste de police !

 Là, la déshumanisation se poursuit. Le génie de Chaplin est de montrer la prison comme l’usine (ou l’usine comme la prison) avec ses sifflets, ses marches au pas, son réfectoire. Dans Les Temps modernes, le réalisateur intègre des éléments de la réalité, ce qui ne va pas de soi vu sa nature rêveuse (Le Cirque par exemple, était déconnecté de la vraie vie dans le sens où il la montrait du point de vue du microcosme d’un cirque). Ici, les troubles avec les chômeurs, le journal qui annonce les grèves et les émeutes, la misère des enfants de rue, tout est détaillé, même la condition du prisonnier Charlot avec cet intertitre tout en ironie : “heureux dans sa confortable cellule”.

Avec « la gamine », rôle interprété par Paulette Goddard, 26 ans lors de ce film, Charlie Chaplin a trouvé son alter ego (et même son âme sœur pendant un temps puisqu’il l’épousera) : rebelle, frondeuse, libre… autant que Charlot est aliéné socialement. Le destin de la gamine évolue en parallèle de celui du héros (engagé au port mais… gaffeur) et donne de l’épaisseur au film. Et quand ils se retrouvent, c’est l’évidence de l’amour qui fait Charlot renoncer à vouloir retourner en prison et même rêver à une maison avec elle (« j’y arriverai… même si je dois travailler » !).

Poésie sociale

Cela pourrait être un film à sketchs, car Les Temps modernes est composé de séquences presque autonomes (le lien qui les unit, ce sont les personnages qui les traversent) ou, en tout cas, interchangeables. L’ensemble possède néanmoins une cohésion, du fait de l’inspiration du réalisateur, qui donne l’impression d’être chaque fois devant une scène d’anthologie : l’usine des débuts en est une, la séquence en prison une autre, Charlot assistant mécanicien encore une autre, le grand magasin (avec la scène des patins à roulettes) une quatrième. Et derrière l’humour factuel (Charlot ivre) point le drame (les voleurs n’en sont pas, ils ont faim). Le caractère social est omniprésent dans ce film, plus que dans tout autre de Chaplin. Social et poétique, si tant est que l’on puisse associer les deux termes : la « maison » que la gamine trouve est une ruine émouvante ; servir le thé d’une théière (chic) ébréchée dans une boîte de conserve… tout est à l’image de Charlot, en définitive, mendiant aristocrate qui s’offusque de l’haleine d’un homme alcoolisé qu’on emmène en fourgon de police avec lui mais qui s’essuie les mains sur les rideaux avant de passer à table.

Enfin, il y a la séquence de Charlot serveur et… chanteur. L’idée ne manque pas de saveur quand on se souvient que Charlot est muet. Son geste, montrant sa gorge à la gamine pour lui signifier son incapacité de chanter, l’est doublement pour le réalisateur qui veut laisser son personnage au bon vieux temps où le cinéma ne parlait pas. Mais il va chanter, tout de même, et quel titre ? Titine, sous-titrée « The nonsense song », une chanson en charabia, qui seront les premiers et les derniers mots jamais prononcés par Charlot. Et comme tout n’est que variation autour du même thème dans l’œuvre de Chaplin, à la fin Charlot part (comme dans tous ses films précédents) vers d’autres aventures sauf qu’ici, il part avec la gamine. Et cela change tout.

Bertrand Durovray

Référence : Les temps modernes, de et avec Charlie Chaplin, avec aussi Paulette Goddard (la gamine). Réalisation, scénario, montage, musique et production : Charlie Chaplin. Noir et blanc, 1936. 1 h 27.

Photos : © DR

[1]Assistant mécanicien pour remettre les machines de lusine en marche après les grèves, la machine en question est une métaphore de laliénation mentale du travail moderne. Sauf que Chaplin la traite sur le ton de lhumour pour faire passer son message. On imagine le mécanicien broyé par cette même machine chez Fritz Lang (Metropolis) ou Terry Gilliam (Brazil). Le message nen aurait pas été moins politique mais assurément moins drôle. Or, contre toute attente, lhumour et la dérision naffadissent en rien le propos (ce nest pas parce que lon rit que lon juge le sujet moins sérieux).

Bertrand Durovray

Diplômé en Journalisme et en Littérature moderne et comparée, il a occupé différents postes à responsabilités dans des médias transfrontaliers. Amoureux éperdu de culture (littérature, cinéma, musique), il entend partager ses passions et ses aversions avec les lecteurs de La Pépinière.

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