Les réverbères : arts vivants

Les Voyages inattendus : que les contes nous emportent !

Au Théâtre du Galpon, on croit en la magie des mots – à leur force, leur humour, leur dureté. On aime arpenter des sentiers inconnus… comme dans un conte. Avec Les Voyages inattendus (mis en scène par Nathalie Cuenet), la conteuse Catherine Gaillard et la Cie Séléné nous transportent dans des mondes où la parole est reine et où les conteuses disent toujours le vrai. À voir sans hésiter jusqu’au 22 février.

Quand avez-vous lu ou entendu un conte pour la dernière fois ? Dans nos existences contemporaines, sitôt tournée la page de l’enfance pour sauter à pied-joints dans « la vie d’adulte », les contes s’éloignent souvent de nous – imperceptiblement, comme une ombre partant sur la pointe des pieds. Souvent, on les réactive pour les plus jeunes, en partageant avec elles et eux des histoires que l’on a soi-même aimées, enfants. On les retrouve au détour d’un festival (comme La Cour des Contes, à Plan-les-Ouates). On les redécouvre sur la scène d’un théâtre – avec réactualisation, décors, marionnettes… et bien d’autres. Le chemin qu’ont choisi d’emprunter Catherine Gaillard et la Cie Séléné est différent. Comme je le découvrais lors des répétitions, Les Voyages inattendus (bien que joués sur les planches d’un théâtre) se présentent moins comme une pièce que comme une parenthèse magique qui met l’art oratoire et performatif des conteur/euses sur le devant de la scène. Avec émerveillement.

Songe d’un ciel étoilé

Entrer dans la salle du Galpon en laissant derrière soi la rumeur de la ville, c’est déjà pénétrer dans le lieu suspendu du conte. Or, cette suspension apparaît avant même que le spectacle commence : elle est là, accrochée au plafond sous forme d’une myriade d’ampoules, dont la douce lumière nimbe les sièges, la scène, nos mains. À des hauteurs différentes, tantôt ventrues comme des lampes magiques, tantôt menues comme des tiges d’herbes, elles rappellent un vol de lucioles, une Voie lactée que notre présence aurait effrayées… mais qui ne s’enfuient pas. Aucun autre décor en vue.

Cette création lumière, on la doit à Danielle Milovic qui, là-haut en régie, s’affairera tout au long des Voyages inattendus. Comme nous le découvrirons au fil du spectacle, pas besoin de plus pour habiller une scène. Pour Catherine Gaillard, les ampoules deviendront parfois des interlocutrices, des amies à qui se confier ou des ennemies à affronter. Elles souligneront la peur, comme « La Vouivre » où de soudains éclairs redoublent les malheurs qui s’abattent sur cette créature mythique du Léman. Elles rappelleront la douleur de la séparation, comme dans « La Poupée », où un père abandonne sa fille pour la sauver. Parfois, elles clignoteront comme si elles voulaient rire (« Les Souliers »)… ou avertir d’un danger (le chasseur qui approche dans « La Femme bison »). Elles se nimberont de rouge, de bleu, couleurs tombées en douche depuis les spots suspendus au ciel. La lumière rappellera alors les rues envoûtantes du Caire (où la sensualité amoureuse n’est jamais loin), les rives du Léman où se baignent des créatures mi-femmes mi-serpents…

Bruissements d’imaginaires

La deuxième chose que l’on découvre en pénétrant dans la salle, c’est l’ambiance musicale de ces Voyages inattendus. Créé par Fred Jarabo, l’univers sonore n’est pas seulement mélodie – il est aussi bruité, comme si la sonorité des mots se transformait en rumeurs du monde. À la nuit étoilée de lucioles répondent, avant même que le texte se fasse entendre, les crissements des grillons. On a l’impression de traverser un pré d’herbes folles, par une nuit d’été calme. Soudain, les crissements se transforment en geignements de pierre : la Vouivre surgit, toutes ailes dehors. Elle ôte l’escarboucle qu’elle porte au front, se glisse dans le Lac pour y prendre son bain… quand un malveillant tonnelier la lui vole ! Grondements métalliques, le conte prend une tournure tragique qui glace les sangs. Plus tard, nous voici dans les rues du Caire, avec des modes mineurs harmoniques propres aux musiques moyennes-orientales. Quelques percussions, des cordes pincées (un oud, peut-être ?) – il n’en faut pas plus pour être immédiatement transporté-es. À un autre moment, la musique devient presque électro, empilant les boucles entêtantes (chant, contrechant, rythmes superposés, basses) pour mimer la course désespérée d’un chasseur devenu proie, bien décidé à échapper à un troupeau de bisons en colère.

Les mélodies ne charrient pas seulement des impressions sonores. Elles convoquent des imaginaires qui redoublent les mots. Comme les ampoules, elles sont portes ouvertes sur d’autres dimensions sensorielles – transportant l’odeur des vastes prairies du nord de l’Amérique ou des berges vaseuses du Léman, la sensation de pieds nus sur des pierres plates en traversant une rivière…

Des historiettes aux formulettes (et chemin inverse)

Après la lumière et le son, c’est évidemment à travers les mots que nous happent Les Voyages inattendus. Ces mots sont parfois historiettes, contes issus de diverses traditions… parfois formulettes, textes de liaison apportant une respiration, un contrepoint qui pousse à réfléchir. Sans pesanteur, Catherine Gaillard nous prend par la main pour questionner le rôle de l’imaginaire, la frontière fine entre réalité / invention, la naissance des légendes – libre à nous, si nous le souhaitons, d’en tirer nos propres conclusions. Vêtue d’un long manteau couleur ocre, boutonné sur le devant comme la tenue d’une cochère ou d’une voyageuse à l’ancienne, la conteuse semble tout droit sortie d’un roman de cape et d’épée façon Alexandre Dumas… d’un récit d’aventure à la Daniel Defoe… ou d’un roman d’exploration dans le genre de Jules Verne. Rien de tout ça : elle part en voyage, oui, mais ses sentiers sont ceux des rêves soufflés par les vents.

Un jour je suis partie de chez moi
J’ai beaucoup voyagé
J’ai traversé la rivière sans eau
La forêt sans arbre
Pour aller frapper à la porte qui n’existe pas
Comme il n’y avait personne
Tout le monde m’a dit d’entrer
Je suis allée m’assoir près de la cheminée
Il y avait là tout un tas de vents oubliés par la dernière tempête de beau temps
Ce sont eux qui m’ont soufflé les histoires que vous allez entendre
[1]

Le souffle des vents. Voici donc ce qui constitue le moteur viatique des Voyages inattendus. Au rythme de ces respirations, nous cheminons au côté de Catherine Gaillard : de la Romandie (avec « La Vouivre ») aux Mille et une nuits (« Le Capitaine Moïn »), des traditions amérindiennes (« La Femme bison ») aux contes yiddishs (« Les Souliers »), sans oublier la France (« La Poupée »). Les histoires, entièrement réécrites par Catherine Gaillard, se font parfois écho. On y retrouve, par exemple, une certaine tonalité politique – une manière presque militante de voir le monde, sans que les idées prennent le pas sur la poésie ou l’humour. C’est le cas, par exemple, avec le récit d’amour lesbien qui traverse « Le Capitaine Moïn » et appelle à la tolérance (malgré ses dehors grivois qui font éclater de rire)… ou de l’appel à la tempérance face au pillage de l’environnement, au cœur de « La Femme bison ». Peu d’indices, toutefois, permettent de comprendre le passage géographique et culturel d’une tradition contée à une autre – juste quelques noms de lieux, semés çà et là dans le récit comme les cailloux du Petit Poucet. Difficile, par exemple, d’identifier le conflit dont il est question dans « La Poupée ». Seconde Guerre mondiale ? Génocide rwandais ? Ni l’un ni l’autre, en vérité – mais je ne vous dévoilerai pas ce qui se cache derrière l’histoire. Ce n’est pas très important. Ce qui compte, c’est de se laisser surprendre par l’inattendu, par cette universalité de contes qui résonne en chacun-e au rythme de la voix et des gestes de Catherine Gaillard.

Car l’art de la conteuse va au-delà du texte. C’est un écosystème complexe qui, sous couvert d’une simplicité trompeuse, révèle un art aussi complet que complexe. Il y a, bien sûr, la performance d’oralisation : la manière de prononcer les mots, de les articuler, de les incarner en faisant varier les timbres et les hauteurs de voix, par exemple, comme si on les dégustait. Le Gardien, redoutable chef des soldats dans « La Poupée », fait face à une fillette terrifiée ; l’homme à la recherche d’une autre vie dans « Les Souliers » bégaie face à celle qu’il pense être le double de sa femme (mais qui, en réalité, est bel et bien sa propre femme)… À cela s’ajoute l’expression du visage, les mimiques souvent redoublées par des mimes discrets : les moustaches du cadi du Caire, qui veut couper la tête du Capitaine Moïn ; la cavalcade des bisons qui s’élancent dans la pente ; la colère sifflante de la Vouivre qui s’approche en battant des ailes ; la fillette qui glisse sa poupée sous son tablier… Les gestes de la conteuse font tout autant advenir les éléments de décor qui n’existent que grâce aux mots – comme dans cette scène, déchirante, du père qui se détourne de sa fille en ouvrant une porte pour disparaître dans la nuit (« La Poupée »). Il n’y a rien de statique dans Les Voyages inattendus – au contraire, les contes sont aussi vivants que peuvent l’être des histoires qui n’existent qu’en rêve. La mise en scène de Nathalie Cuenet repose ainsi sur des interactions fines entre les différentes actrices du spectacle : conteuse, lumière et musique. Les ampoules ne servent pas seulement à éclairer, mais à suggérer une maison dans un village, la traversée d’une forêt, la déambulation nocturne dans une ville. De même, la bande-son, avec ses amples variations de volume, chuchote parfois comme la rumeur d’une place de marché… ou éclate à la manière d’un orage qui menace de nous tremper. Avec une inventivité discrète et une poésie volontiers malicieuse, Les Voyages inattendus prouvent que, pour croire en l’ailleurs, il faut peu de choses.

Je leur souhaite bon périple, portés sur les ailes des vents – jusqu’à notre prochaine rencontre. Merci.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Les Voyages inattendus, de Catherine Gaillard, du 17 au 22 février 2026 au Théâtre du Galpon.

Direction d’actrice et collaboration artistique : Nathalie Cuenet

Avec Catherine Gaillard

Création et régie lumière : Danielle Milovic

Univers sonore : Fred Jarabo

Costume : Samantha Landragin

https://galpon.ch/spectacle/les-voyages-inattendus

Photo : © Erika Irmler

[1] Texte transmis par la conteuse Catherine Gaillard, à qui j’adresse tous mes remerciements pour sa confiance.

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé. Elle aime le thé et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Présidente de l’association La Pépinière, elle est responsable de son pôle Littérature. Docteure en lettres (UNIGE), elle partage son temps entre un livre, un accordéon - et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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