Lettre à « Gri », la femme arc-en-ciel
Le Amis musiquethéâtre et son emblématique directrice Françoise Courvoisier reprennent pour notre plus grand plaisir coupable 46, rue de Berne, un intense spectacle de correspondances de l’écrivaine Grisélidis Real à son ami Jean-Luc Hennig à deux époques différentes. La plus célèbre catin du canton, ici astucieusement mise en scène, continue encore et toujours à nous éblouir. On aimerait le lui écrire…
Chère Madame,
Voici plus de vingt ans que vous êtes partie promener vos mots, vos pinceaux et votre corps sur les pavés de l’au-delà. De vous, il reste un prénom mystérieux emprunté à un conte de Perrault, et surtout une parole libre, crue et belle pour dire et défendre les droits des travailleuses du sexe.
Artiste protéiforme engagée, vous avez gagné vos lettres de noblesse de votre vivant et votre aura ne cesse de grandir au prisme mortuaire. On vous reconnaît aujourd’hui comme une femmeextraordinaire, vous donnant le droit de dormir au cimetière des Rois tout en baptisant à votre nom une place aux Pâquis. Vous êtes aussi le sujet de plusieurs livres et pièces de théâtre à votre honneur. La dernière en date, la reprise du spectacle 46, rue de Berne aux Amis, est un bijou précieux.
En effet, sur le plateau du petit théâtre carougeois, vous voilà incarnée par deux impeccables actrices. Françoise Courvoisier, avec laquelle vous entretenez un compagnonnage amical delongue date, vous joue dans la soixantaine, encore au travail, recevant client sur client dans votre petit appartement des Pâquis. Et l’immense Martine Schambacher quant à elle, qui vous interprète atteinte par la maladie, vers 73 ans, au même endroit, avec une bougonnerie, une sensibilité et une justesse de jeu impressionnantes.

Par la simple et habile astuce d’une mise en scène en miroir signée par la même Françoise Courvoisier, on vous découvre alors simultanément à deux périodes de votre vie. Une quinzaine d’années sépare ainsi cour et jardin et pourtant des deux côtés de la scène vous êtes à la même table de cuisine pour écrire à votre ami et amant imaginaire Jean-Luc Hennig, journaliste et écrivain français. Des années de correspondances qui feront l’objet de deux livres : La Passe imaginaire et Le Sphynx. Autant de lettres d’où sont tirés maints extraits qui servent ce petit bonheur d’adaptation théâtrale.
Il y a donc d’un côté la pute décomplexée qui accueille dans sa chambre toute la misère et la beauté du monde ; et de l’autre l’artiste cancéreuse qui attend l’amour et la mort. La catin pugnace que vous étiez livre ses anecdotes sur ses clients à l’aide d’un cahier noir dans lequel vous notiez les habitudes de chacun… et cela avec un vocabulaire des plus… fleuris et corsés. Et l’agonisante magnifique témoigne sans fard des étapes de la maladie avec pour seuls recours l’écriture… et un petit doigt de porto. Au passage, entre deux carrés de chocolat Lindt, vous poussiez encore quelque gueulante pour dénoncer l’hypocrisie du politique. Vous vous en souvenez ?
Chère « Gri », j’aimerais vous remercier pour la liberté de ton de votre écriture. Putain (!) que cela fait du bien en nos temps aseptisés par l’hégémonie d’une pensée autocratique et manichéenne évidée de sa chair. Il y a dans vos mots une force rageuse pour dire sans détour la réalité de la prostitution et le rôle social de vos sœurs de trottoir. En considérant vos clients comme appartenant à une grande famille de cabossés de l’existence, vous en êtes la digne matriarche et acceptez avec abnégation de plonger là où ça pue pour y trouver quelques fleurs au parfum d’espoir. Vos combats, votre franchise et votre appétit de vivre sont aussi excessifs que splendides.

Il y a tant d’humanité dans vos textes. Tant de vie « à vif », sans masque ni fioriture. Avec vous, une chatte s’appelle une chatte. Et les phrases claquent, percutent et bousculent le bourgeois,tout bouillonnant qu’elles sont de grossièreté, de poésie et de versatilité. Paradoxes des mots. Tantôt vous plongent-ils dans le cloaque masculin, tantôt vous élèvent-ils dans l’extase du plaisir charnel, quasi spirituel. Et les actrices sur scène les disent si bien, vos mots, avec une force qui vient du ventre et une immense ouverture d’âme pour considérer votre bestiaire de michetons avec tendresse. Un attrait pour les maudits… et les mots dits.
Alors on se plaît à faire de votre cuisine du 46, rue de Berne, un lieu presque familier où l’on aime vous écouter parler d’écriture, de peinture, de politique et de cul. Les lettres que vous écriviez étaient fidèles au kairos de votre humeur, soit de l’émotion brute jetée sur le papier, lettres écrites d’un jet, dans l’inspiration du moment, « le temps d’une passe », dixit l’ami Jean-Luc.
Ainsi assiste-t-on à un cocasse spectacle de correspondance à sens unique. Vous écriviez à 60 ans et Françoise Courvoisier – qui ne craint pas la prise de risque langagière et vestimentaire – redonne au public vos propos provocateurs avec un plaisir assumé. Vous écriviez à 73 ans et Martine Schambacher vous lit admirablement pour sentir l’urgence de goûter encore et encore à cette drôle de vie parvenue à son crépuscule. Quel que soit l’âge que vous aviez, vous écriviez à Jean-Luc. Mais de lui, nulle réponse mise en scène. Il n’est que la surface de projection sur laquelle vous pouvez projeter votre fureur inassouvie, votre grain de folie bienvenu et votre envie d’aimer envers et contre tout.
Insistons surtout sur les qualités de diseuses de mots des deux comédiennes, ces mots pour éclairer la prostitution, l’ivresse, l’errance et la violence. Sur scène, Françoise Courvoisier, en tenue résille de catin, vous raconte orgasmique, cumulant passe sur passe à un rythme effréné tout en militant à travers l’Europe pour défendre et reconnaître les droits de celles qui exercent le plus vieux métier du monde. Et d’ajouter : Nous les putes, on ira direct au paradis, parce que l’enfer, on a déjà donné. Cette saillie épistolaire vous ressemble à n’en point douter. Elle ferait rougir à coup sûr les féministes qui associaient systématiquement prostitution et misère, ce qui avait le don de vous exaspérer. Quant à Martine Schambacher, c’est avec une profondeur qui n’a d’égal que le cynisme de son humour qu’elle vous sublime sur le tard dans une interprétation toute organique. Vos sœurs de scènes montrent ainsi à quel point les clichés ne résistent pas à votre capacité à déborder de vous-même tout au long d’une vie faite d’engagements sociaux, artistiques et politiques.

On pourrait continuer longtemps d’additionner les anecdotes brillantes vous concernant : les tarifs selon la condition du client, allant de 50 francs français à 500 francs suisses, les passes pour nourrir ses enfants, à longueurs variables, les livres que vous donniez à lire à vos michetons, votre générosité reconnue par toutes les classes sociales, votre attrait pour le Maghreb, la création d’Aspasie, le combat face à la maladie… mais je crois qu’on a compris le message : il faut vous lire de toute urgence car vous êtes une immense écrivaine. Et courir voir tout ce qui vous concerne : expos, rétrospectives et spectacles, celui-ci comme le précédent.
Voilà, chère artiste tzigane flamboyante, ce qu’il convenait de saluer de la reviviscence de votre lutte révolutionnaire pour la prostitution bien exercée sur les planches des Amis. Et la quête et l’odyssée d’une femme à nulle autre pareille. Une femme arc-en-ciel. Tant la palette de votre vie a été riche de mille éclats de couleurs. Difficile d’imaginer meilleur hommage pour s’éblouir de votre écriture et, à travers elle, vous imaginer toujours rayonnante au grand bordel de Thanatos.
Avec toute mon admiration pour vous et vos doubles théâtraux.
Stéphane Michaud
Infos pratiques :
46, rue de Berne, d’après les lettres de Grisélidis Réal à Jean-Luc Hennig, aux Amis Musiquethéâtre du 21 avril au 2 mai 2026.
Adaptation et mise en scène : Françoise Courvoisier
Avec Martine Schambacher et Françoise Courvoisier.
Photos : © Anouk Schneider

