Lettre à mon fils

Jusqu’au 25 mai 2022, le Théâtre Alchimic met à l’affiche une pièce de Florian Zeller Le Fils, un texte puissant, mis en scène avec sobriété par Elidan Arzoni et joué avec justesse par une palette de comédien·ne·s qui soutiennent à eux seul·e·s l’ensemble du drame.  

Max,

Demain, tu vas avoir dix-sept ans. Parfois j’ai peur que tu ailles mal. Que je ne m’en rende pas compte. Que tu t’enfermes dans un monde qui me soit de moins en moins accessible. Que je ne sache pas quoi faire, quoi dire. Et que, dépourvu, je ne fasse que répéter ce que j’ai reçu de mon propre père. Parfois je culpabilise. Pour ne pas avoir passé assez de temps avec toi. Pour mes réactions maladroites, exagérées. Pour le divorce aussi. C’était la dernière chose que je voulais que tu vives. Et pourtant on l’a vécu. L’explosion de la famille. Les deux maisons et tout le bazar qui va avec. Moitié-moitié, le vieux compagnon de Maman, la belle amoureuse de Papa, une nouvelle loyauté à trouver envers chacun de tes parents…Et toi qui entrais dans l’adolescence… fin de l’insouciance.

Tu sais comme j’aime le théâtre. Pour ce qu’il dit de nous. Pour ce qu’il donne à penser. L’autre soir, j’ai été voir Le Fils du prodige Florian Zeller. Dans la salle rouge-sang de l’Alchimic. Et ça parle de nous, de Papi, de ton pote Leonardo et de tant d’autres. D’une relation père-fils chahutée par la vie. Avec un père qui essaie d’être présent. De faire ce qu’il peut avec ce qu’il est. D’un père qui veut aider car il est insupportable de voir son fils souffrir. Et qui bien sûr n’arrive pas à prendre cette douleur, à sauver celui qui compte le plus pour lui. C’est tragique et si bien écrit.

C’est un texte qui parle de l’amour, bien sûr. Cet amour familial, inconditionnel, forcément imparfait. Et insuffisant. Cet amour qui se nourrit de ce que l’on hérite de nos parents et de ce qu’on tente de ne pas répéter avec nos enfants, tu vois ? Comme quand je me suis rendu compte que tout ce que je n’aimais pas chez mon père, eh bien je l’étais… Dans la pièce, le père ne parvient pas à accepter ce qu’il se passe parce qu’il tente de maîtriser une situation incontrôlable, parce qu’il ne sait pas faire autrement, parce qu’il n’accepte pas son impuissance. Et qu’il veut réparer ce qui est cassé puisqu’il pense que c’est lui le principal responsable. Tenaces erreurs transgénérationnelles.

Mais la vie du fils, mon fils, c’est avant tout sa vie. La tienne. Celle qui échappe justement aux parents. Celle d’un jeune face au monde d’aujourd’hui. Comme le dit le metteur en scène Elidan Arzoni dans un texte tout en résonance sur les raisons qui lui ont fait choisir ce spectacle : « Aujourd’hui l’horizon semble fermé (…) c’est le désenchantement et même la tristesse qui semble s’installer (…) avec tous les problèmes qui se profilent (…) perturbations climatiques, destruction massive de la biodiversité et de la nature, épuisement des ressources naturelles, idéologie néolibérale envahissante, perte des libertés, appauvrissement des conditions de vie, nouvelles technologies chronophages, professions qui disparaissent, course au succès et à la réussite sociale, numérisations de nos vies, fake news, réseaux sociaux, pandémies, guerres, … Dans ce contexte anxiogène, il peut être difficile pour certains adolescents de se construire (…) C’est dans ce sens que cette pièce est d’une actualité criante… »[1]

En écrivant ces lignes, je me rends compte que j’aimerais t’écouter davantage, mon fils. Que tu puisses m’expliquer ce que tu vis, ce que vit un presque jeune adulte aujourd’hui, comment tu lis la complexité du monde, ce qui te donne espoir, qui te fait croire que demain cela peut aller mieux, ce qui t’aide à trouver ta place dans cette terrible chance d’exister[2]. Juste t’écouter.

Dans la pièce, l’angoisse du père (le projectif Cédric Dorier) et sa propre impasse en tant que fils l’empêchent d’écouter son enfant. Cela est très bien rendu par la scénographie vertigineuse, à la fois sans cadre et étouffante, dans un brouillard qui montre des humains perdus, en dérive, sans boussole. Nul décor, exceptée la magie des découpes lumineuses de la toujours inventive Danièle Milovic ; les personnages sont à nus dans leur douleur. Ce qui est mis en avant, c’est le verbe, les mots qui n’évitent pas les malentendus, voire les amplifient. Mais nous n’avons à peu près que cela pour vivre ensemble, n’est-ce pas, mon fils ?

Les personnages sont incarnés avec vérité, profondeur et sans filtre. On les sent pleinement présents à ce qu’il se passe pour essayer chaque fois d’être un rouage authentique de la tragédie qui s’annonce, presque malgré eux. Ils sont plus qu’ils ne font ou jouent. La mère, Anne (Sophie Broustal), est splendide de cette mélancolie sublimée par les vidéos de ce temps de La guerre des boutons[3] où l’on grimpe aux arbres. Ce n’est pas pour rien que Zeller fait référence à Tchekhov pour cerner son profil. Et que dire de la vaillante nouvelle compagne du père, Sofia (Arblinda Dauti), qui tente l’invraisemblable synthèse entre l’héritage de son amoureux et Sacha, le dernier né. Comme on rêve encore et encore d’une page blanche alors que celle-ci est raturée par la vie depuis belle lurette. Au milieu de ces adultes qui n’en ont pas fini avec les plaies de leurs enfances, il y a donc Nicolas, adolescent dépressif, formidablement vécu (plus que joué) par la perle brute qu’est Raphaël Harari. Pour soigner le tout (au propre comme au figuré), notons l’excellente froideur du psychiatre (Thierry Piguet) et l’angoisse qu’on peut ressentir quand on est fragile face à la montagne infirmière et péremptoire campée par Adrian Filip.

Je ne pense pas que j’aurais aimé voir cette pièce avec toi, Max. Elle me fait un peu trop peur, je crois. Grâce à des partis pris de mise en scène radicaux, elle s’engage pleinement dans une course vertigineuse qui ne peut que mal se terminer. La prise de risque est totale, la résonnance aussi. La démarche artistique d’Elidan Arzoni est à saluer dans sa manière de valoriser le texte et l’interprétation sans s’encombrer des attributs bourgeois du théâtre (décors, bande-son, …). Il en avait déjà fait la démonstration dans son précédent spectacle Martyr[4].

J’en ressors bien entendu avec plus de questions que de réponses, avec des doutes amplifiés et les quelques rares certitudes restantes réduites à peu de choses. Je me dis que ce spectacle est un signal pour me rapprocher encore plus de toi, Max. Pour être présent sans chercher à te donner des réponses que seul toi peut trouver. Pour te dire que je t’aime et que je suis désolé de l’ombre que je peux parfois te faire. Que je vais continuer à travailler sur moi pour te laisser vivre ta vie en sachant que notre relation est et restera toujours une île sur laquelle tu peux faire escale quand tu le souhaites. Alors je croise les doigts pour que tu trouves ton chemin dans une alchimie de circonstances dont je suis le plus souvent juste spectateur. Je croise les doigts et touche du bois. Merci d’être qui tu es, mon fils. Et merci à ce théâtre qui me permet de te le dire. Allez, viens, après le tennis, on va manger chez les Corses[5] en regardant un clip de Claudio Capéo[6]

Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Le Fils, de Florian Zeller, du 10 au 22 mai 2022 au Théâtre Alchimic.

Mise en scène : Elidan Arzoni

Avec Cédric Dorier, Sophie Broustal, Raphaël Harari, Arblinda Dauti, Thierry Piguet et Adrian Filip.
https://alchimic.ch/le-fils/

Photos : © Carole Favre

[1] Texte de présentation du spectacle par le metteur en scène dans le dossier de presse

[2] Citation de Frankétienne

[3] Film la Guerre des boutons réalisé par Yves Robert (1962)

[4] Critique de Martyr : https://lapepinieregeneve.ch/junkie-de-dieu/

[5] Chanson de Bénabar interprétée en duo avec Renaud : https://www.youtube.com/watch?v=JV9ai2zkOyk

[6] Riche de Claudio Capéo : https://www.youtube.com/watch?v=GXCbEMAu-V0

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, acteur laborieux, auteur amoureux et metteur en scène chanceux, Stéphane flemmarde à cultiver son jardin en rêvant un horizon plus dégagé que dévasté

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