Amour ou influence ? Habibi ou la violence du couple

Le Théâtre Pitoeff accueille la compagnie Apsara et son dernier spectacle, Habibi. L’histoire d’une femme enfermée dans une relation avec un homme violent qu’elle n’ose pas quitter. Un quasi huis-clos puissant, à voir jusqu’au 5 juin.

Elle (Nedra Toumi) – on ne connaît pas son prénom – est une femme comme tant d’autres : amoureuse, sans doute un peu crédule, mais surtout sous l’influence d’un homme. Lui  (Roberto Molo) est un homme comme il y en a trop : violent, incapable de gérer sa jalousie, manipulateur – malgré lui ? – et qui ne supporte pas que sa femme ne lui soit pas soumise. Une situation insoutenable et pourtant devenue banale… Pendant un peu plus d’une heure, nous assistons, impuissant·e·s, à l’évolution de cette relation dans laquelle elle est enfermée, et dont rien ni personne ne l’aide à sortir…

La peur qui se terre

Habibi, c’est avant tout un spectacle sur la peur. Celle qui anime cette femme et monte insidieusement en elle, année après année. Pour bien comprendre cette montée en puissance, le texte de Silvia Barreiros se construit en plusieurs étapes. Tout commence, sur le plateau, par une dispute. Sans qu’on ne sache vraiment ce qui l’a déclenchée, on comprend que l’homme devient violent, cherche sa ceinture pour frapper sa femme, après une soirée où elle l’aurait ignorée. Voilà le décor planté. Des flashbacks nous ramènent ensuite au début de la relation, de la rencontre à la magie des premiers mois, emplis de romantisme… puis la naissance de Marc (Mourad Dridi), leur enfant, qu’on voit quelques années plus tard brimé par son père parce qu’il danse et qu’« un homme ne doit pas danser, ce sont les femmes qui dansent. » Jusqu’à ce que Marc décide de quitter le domicile familial, ne supportant plus l’attitude de ce père castrateur. Elle, en revanche, restera encore, jusqu’au bout… Tiens, cela nous rappelle étrangement les étapes décrites dans Montrer les dents.

À chaque moment de vie qui nous est montré, on a envie de lui crier de s’en aller, de l’y aider, même, s’il le faut. Mais on n’est, hélas, que spectateur·trice de la situation. Et nous ne sommes pas seul·e·s à demeurer impuissant·e·s Ni les voisin·e·s qui font comme s’iels n’entendaient rien – bien que, dit-elle, si la musique avait été trop forte, iels auraient été les premier·ère·s à réagir… Ni la présence du fils, car c’est sans aucun doute pour lui qu’elle reste, afin peut-être de l’épargner. Et une fois qu’il est parti, me direz-vous ? C’est là qu’interviennent le frère du mari (Djamel Bel Ghazi) et la femme de ce dernier (Latifa Djerbi). Celui-ci, s’il ne montre pas une violence aussi frontale que son aîné, domine tout de même son couple. Et sa femme s’en accommode, fataliste, car si elle se tait, au moins, elle demeurera. Abject, non ? Notons tout de même que ce couple apportera la petite touche d’humour nécessaire, qui nous empêche de tomber dans un dégoût total de l’être humain…

Un spectacle hautement symbolique

Au-delà de ce qui est dit et montré, face auquel il est parfois difficile de tenir, on retiendra la dimension symbolique de la mise en scène et du texte de Silvia Barreiros. À commencer par le titre du spectacle, Habibi : ce terme arabe désigne quelqu’un qu’on aime, qu’on chérit. C’est un terme avant tout affectueux. Ici, bien qu’il le soit au début, il devient subrepticement une manière d’occulter le nom de cette femme, qu’on ne connaîtra pas tant qu’elle restera enfermée dans cette relation toxique. Enfermée, elle le reste également sur le plateau, qu’elle est la seule à ne jamais quitter de tout le spectacle. Une façon de nous dire qu’elle ne parvient pas à sortir de cette relation, jusqu’à rester enfermée dans son appartement… De là à résonner avec la Femme seule , incarnée récemment à l’Alchimic par Latifa Djerbi, il n’y a qu’un pas.

Ce spectacle s’inscrit ainsi dans une mouvance particulièrement actuelle et qui trouve une importante résonnance sur les scènes romandes : lutter contre le patriarcat et un système ancestral de domination accepté trop souvent par fatalité. La présence de la ceinture, que l’homme passera tout le spectacle à chercher après que sa femme l’a cachée, en est le symbole le plus fort. Transmise de père en fils depuis des générations, elle est le moyen de soumission privilégié par les hommes de cette famille, qui ne font que reproduire des schémas où l’humanité n’a plus sa place… On citera encore la belle-sœur, déjà évoquée, complice malgré elle de ce système qu’elle accepte pour survivre. Enfin, il nous faut également signaler la présence d’une baignoire sur la scène. Elle est le lieu de refuge de cette femme, celui où elle peut se relaxer, échapper quelques instants à tout cela. Du moins, jusqu’à ce que son mari s’immisce dans cet espace intime…

Habibi, c’est un spectacle montrant des choses qu’on a le sentiment de déjà connaître : des relations devenus banales, mais qui ne le sont pas. Des relations qui ne devraient plus exister, et pourtant… À travers ce spectacle, duquel on ressort avec un sentiment de mal-être, voire de honte : en tant qu’homme, il m’est impensable d’imaginer agir ainsi envers un autre être humain, le rabaisser ainsi – qu’il s’agisse de la femme ou du fils – et le manipuler à un tel point. Pourtant, il y a bien plus d’individus – quel que soit leur genre – qu’on croit qui agissent ainsi. Habibi nous rappelle que le seul moyen de sortir de cela est d’agir, de ne pas fermer les yeux, d’agir, avant qu’il ne soit trop tard…

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Habibi, de Silvia Barreiros, du 19 mai au 5 juin 2022 au Théâtre Pitoeff.

Mise en scène : Silvia Barreiros

Avec Nedra Toumi, Roberto Molo, Latifa Djerbi, Djamel Bel Ghazi et Mourad Dridi

https://www.apsaras.ch/index/activity

Photos : © Ester Paredes

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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