Les réverbères : arts vivants

Libre expression du venin

Les hors-normes prennent le pouvoir. À la Comédie de Genève, dans la Parabole du Seum, Rébecca Chaillon leur offre une scène, une communauté et une religion. Une manière de répondre à une société qui juge, classe, humilie et voudrait faire disparaître les corps qui débordent. La proposition a du mordant. Mais la colère s’étire dans une succession de performances dont on peine à saisir ce qu’elles construisent ensemble. Tout est permis. Mais tout fait-il théâtre ?

« Prêt pour la déflagration ? » lance Rébecca Chaillon avant le spectacle. La metteuse en scène, autrice, performeuse caribéenne est reconnue pour explorer dans tous les aspects le rapport au corps et à la société en y mêlant violence, nourriture et désir. Ses créations sont marquées par la radicalité, l’humour et l’esprit de révolte. Nous voilà prévenu-es. Dans la salle, des canapés moelleux sont réservés aux personnes grosses. Les privilèges changent de camp. Pour une fois, celles et ceux auxquels on reproche de prendre trop de place ont droit à davantage de confort. Le renversement est concret. Il commence avant même que les lumières ne s’éteignent.

Sur scène, le supermarché Mammouth organise sa grande loterie. Chaque spectateurice est invité-e à monter sur une balance. À la clé, l’équivalent de dix pour cent de son poids en produits du magasin. Plus on est gros, plus on gagne. Voilà qui change. Mais voilà aussi une drôle de promesse: pour recevoir davantage, il faut peser davantage. Consommer, grossir, accumuler. Le piège du supermarché tient tout entier dans cette récompense.

Deux cerbères parcourent bientôt la salle et distribuent leurs diagnostics en pointant tour à tour chaque personne : « mince », « mi-gros », « à deux doigts », « bourge », « bobo »… « gros » ! Ces derniers, ainsi distingués, reçoivent un billet pour la loterie et sont accueillis dans la communauté de la Motte de beurre. On rit. La mécanique fonctionne. Le public, habituellement protégé par l’obscurité, devient visible, observable, classable. Un corps parmi les corps. Qu’est-ce que cela fait d’être réduit à ce que l’autre voit de nous ? C’est violent. Et on comprend que cette violence ressentie depuis la salle est infime en regard de celle subie au quotidien par les grosses, les noires, les queers et toutes les minorités stigmatisées. Bien fait pour nos gueules.

Au milieu des spectateurices qui attendent leur tour sur la balance apparaît alors une femme racisée, grosse et entièrement nue. Elle observe les autres avec cette hauteur, ce jugement que l’on pourrait exercer sur elle. Le regard change de sens. Nous nous retrouvons dans une position de voyeurisme subi. On rit déjà un peu moins. Et c’est précisément là que quelque chose se passe : une gêne qui oblige à déplacer son point de vue.

Cette longue scène d’exposition est presque plaisante, presque légère. Elle pose une question qui mérite de rester ouverte : comment redonner du pouvoir à celles et ceux que les normes écrasent ? La réponse commence par un geste simple. Occuper la place. Toute la place. Lorsque la salle s’éteint et qu’une autre interprète prend la parole, guitare en main, le conte se précise. Il existe des endroits, en Seine-Saint-Denis comme ailleurs, où les personnes hors norme vivent l’enfer. Les voilà rassemblées pour faire communauté et inventer une croyance qui leur permette de tenir. Sept interprètes. Des histoires différentes. Mille raisons de se révolter.

Dans un entretien au Festival d’Avignon, Rébecca Chaillon présente cette fiction comme une tentative de survie face au fascisme et à la destruction de l’écosystème. Le titre fait écho à La Parabole du semeur d’Octavia E. Butler, roman dans lequel des rescapé-es cherchent un refuge et inventent les principes d’une communauté. Autre inspiration revendiquée : Le Goût du seum de Chams Zarrouk. Le seum, ce venin de la colère et de l’amertume. Ici, on lui donne libre expression.

L’intention est forte. Elle engage le droit de souffrir, d’aller mal, de résister sans devoir commencer par se rendre présentable. Les corps se montrent, débordent, refusent de s’excuser. Leur nudité devient peu à peu la norme du plateau. Mais une fois ce renversement installé, que fait-on de cette liberté retrouvée ? La question restera ouverte, même deux heures et demie de spectacle plus tard.

Dans l’intervalle, chacun-e semble avoir son quart d’heure de gloire warholien dans un patchwork de performances. Une femme nue monte et descend la marche d’un escabeau, compte ses pas et les quelques calories perdues. Elle raconte les douleurs du frottement de sa peau. Puis les corps s’enveloppent de film noir pour se transformer en sirènes. L’image ouvre une piste : échapper à la terre ferme, à ses règles, à ses regards. Mais cette piste est aussitôt recouverte par une autre.

Un aquarium se remplit de ce que contient la mer du côté de Marseille : eau, sel, sable, polluants, urine… et un crabe. Une interprète, bonnet ridicule sur le crâne, y plonge la tête à la recherche… du cancer… Plus tard, une autre tente d’escalader une gigantesque motte de beurre régulièrement arrosée par un queer « mâle » intentionné. Elle chute. Recommence. Glisse toujours plus loin. Sisyphe chez le crémier. On pense aussi à Intervilles et aux épreuves impossibles de Guy Lux. Est-ce encore de l’art ? Le grotesque pourrait rendre la violence plus sensible. À force de répétition, il finit surtout par user le regard.

Puis Living Smile Vidya, une vieille connaissance, se laisse ensevelir sous les éléments du décor. Le poids des objets écrase le corps. Celui de la consommation aussi, évidemment. L’image se comprend. Elle est insoutenable pour certaines personnes dans la salle qui l’expriment d’ailleurs. Comme plusieurs de celles qui la précèdent. Ce qui demeure obscur, c’est leur articulation. Les sujets s’accumulent, les textes projetés sur une tour d’écrans cathodiques ajoutent encore une couche. On voudrait suivre une pensée mais on se perd en regardant défiler des dénonciations.

Le supermarché aurait vocation quant à lui à devenir un formidable lieu de contradiction : chercher refuge dans le temple même de la consommation, inventer une liberté au milieu de ce qui nous aliène. Il y a peut-être là un paradoxe insuffisamment exploré. Il manque pourtant quelque chose pour passer du patchwork au tapis persan, pour que les venins s’agrègent afin de dépasser la dimension de farce subversive et la sympathie que l’on peut ressentir pour la fraternité de ce groupe de relous. C’est comme si l’énergie débordante des interprètes ne suffisait pas à donner une nécessité à l’ensemble.

Et au milieu de tout cela, le spectacle s’arrête. La salle s’allume. Rébecca Chaillon monte sur scène. Un texte sur la dégradation des conditions de travail des artistes est lu. Le public est invité à signer une pétition pour une augmentation du budget de la culture. Invité ? La condition annoncée est explicite : la représentation ne reprendra qu’après une centaine de signatures supplémentaires.

Nouvelle prise d’otages, ressentie comme telle. La cause peut être défendue. La méthode, elle, pose question. Au début, la mise à l’épreuve du public déplaçait le regard. Ici, elle exige un acte d’adhésion. Ce n’est plus seulement notre confort qui est bousculé. C’est notre liberté de consentir. Peut-on dénoncer les rapports de domination tout en faisant de la pression collective un moyen d’obtenir ce que l’on veut ? L’ambiguïté de la démarche ne disparaît pas sous prétexte que la revendication est légitime.

Cela dure. De guerre lasse, les signatures arrivent et le spectacle reprend. Il reste encore le voyage vers une autre planète, à la recherche du lait sacré. Une échappée qui pourrait évoquer les rêves de conquête spatiale d’Elon Musk, sans que cette référence ne s’impose clairement. Puis des biberons circulent. On les remplit de lait. On les secoue longuement, dans une gestuelle masturbatoire obscène qui dure et redure. Tout ceci pour transformer leur contenu en beurre et en enduire les corps. Une cérémonie de fécondation collective. La naissance d’une autre humanité, peut-être. Mais celle-ci fait-elle davantage envie que l’actuelle ?

On ne demande pas à Rébecca Chaillon un programme politique ni une solution à chacune des violences dénoncées. On aimerait que ces gestes, ces récits et ces corps fassent advenir autre chose que leur addition. Un lien. Une perspective. Le sentiment qu’à plusieurs, on peut déplacer le monde plutôt que de répéter combien il nous écrase. La colère est légitime. Le renversement initial, stimulant. Les interprètes s’engagent sans réserve. Pourtant, la déflagration annoncée se disperse dans les longueurs, l’accumulation et la contrainte. À la fin, on est content de voir la lumière au fond du tunnel. Mais peut-être est-ce juste un nouveau train qui arrive…

Stéphane Michaud

Infos pratiques :

La Parabole du Seum, conception et texte de Rébecca Chaillon, à la Comédie de Genève, du 29 septembre au 2 octobre 2026.

Mise en scène : Rébecca Chaillon et Céline Champinot.
Avec : Yanis Boulahia, Hassan Gourniz, Loulie Houmed, Camille Léon-Fucien, Nabila Mekkid, Living Smile Vidya et Julie Teuf.
Scénographie : Camille Riquier.
Lumières : Alexia Alexi et Chloé Roger.
Création sonore : Élisa Monteil.
Costumes : Solenne Capmas
Photos : @ Marikel Lahana

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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