Littérature du réel : le monde autrement

Trois ouvrages, un fil rouge : la littérature du réel. Du monde en 1973 à la Nouvelle-Zélande de la fin du XIXe siècle, en passant par l’Himalaya contemporain, découvrez trois histoires dans lesquelles la réalité est la plus passionnante des fictions…

Ils ont pour titre 6 octobre 1973. L’été indien des Trente Glorieuses (Plein Jour, 2020), Baby Farmer. Récit (Plein Jour, 2021) et Au royaume de la lumière. Un voyage en Himalaya (Plon, 2021). Leurs auteurs respectifs se nomment Xavier Charpentier, Amaury da Cunha et Olivier Weber – trois hommes qu’une même passion réunit : celle du réel et des récits merveilleux qui s’y cachent. Ces trois livres, en effet, puisent leur inspiration aux sources mêmes de la réalité : par exemple, dans les faits divers de l’année 1973, l’histoire judiciaire de la Nouvelle-Zélande… ou encore la géopolitique actuelle, au cœur du continent asiatique. Ils n’ont rien d’ouvrages de fiction car, bien qu’ils utilisent des procédés stylistiques propres à la littérature (comme la narration à la première personne ou le dialogue), leur matériau de base se révèle on ne peut plus véridique. Ils appartiennent à ce qu’on nomme communément la « littérature du réel », dont je vous ai parlé il y a quelques temps.

Grandeurs et petitesses de l’an 1973

Dans 6 octobre 1973. L’été indien des Trente Glorieuses, Xavier Charpentier nous propose une remontée dans le temps… à partir d’un fait divers singulier : la mort tragique, le 6 octobre 73 (justement !), de François Cevert. Surnommé « le Prince », Cevert était un pilote automobile français, surdoué et beau comme un dieu. À seulement 29 ans, il perd la vie aux USA, sur le circuit de Watkins Glen. Sa mort, Xavier Charpentier s’en souvient :

« J’ai rarement vu ma mère triste, enfant. La génération de mes parents n’aimait guère qu’on porte ses émotions en bandoulière. Il fallait la mort de De Gaulle pour se laisser aller à pleurer en public […] Ce jour-là pourtant, ma mère n’a pu me cacher qu’elle éprouvait une vraie tristesse. Cette peine discrète était en même temps si réelle, si palpable, qu’elle avait réussi à percer le mur d’insouciance et de légèreté de mes 9 ans. » (p. 11)

À partir de là, Xavier Charpentier se souvient des grandeurs et des petitesses de ce début des années 1970. Aidé par sa mémoire, mais également par des coupures de presse, extraits vidéos ou audios, il évoque les événements marquants (guerre, crise économique…) comme les détails du quotidien (publicités pour voiture, évolution des mœurs…). Son écriture tient à la fois de la liste et de la compilation (lorsqu’il insère, par exemple, des extraits de presse ou de petites annonces dans sa narration), ce qui peut s’avérer parfois déroutant pour un·e lecteur·trice qui n’a pas connu les années 70. Parallèlement, Xavier Charpentier se livre à un travail de reconstruction mémorielle, créant à partir des archives des scènes, des dialogues – à la manière de Patrick Modiano (auquel, d’ailleurs, il consacre un chapitre intitulé « Dans le café de l’insouciance perdue »). Réalité d’une époque, fiction d’une mémoire ? Un peu des deux, sans doute. Avec certaines pages, à la fois féroces et terriblement actuelles – comme cette coupure de Paris Match, qui donne lieu à la fiction d’une scène chez le coiffeur :

« Et soudain tu la trouves, cette image que tu n’as encore jamais vue ailleurs, en tout cas pas comme ça, une image qui réussit à éveiller ton intérêt. […] Et puis ce titre : “Que coûterait votre femme si vous la payiez… pour son travail de ménagère, cuisinière, bonne d’enfant : 90% d’entre vous n’en auraient pas les moyens. » (p. 63)

Le chemin parcouru depuis 1973 est-il suffisant… ?

Minnie Dean : condamnée à mort

De son côté, l’écrivain et photographe Amaury da Cunha nous embarque pour la Nouvelle-Zélande. Récipiendaire d’une bourse d’écriture, ce Français a quitté Paris pour Wellington. Son projet ? Retracer le destin de Minnie Dean, une Écossaise émigrée, la seule femme à avoir été condamnée à mort et pendue en Nouvelle-Zélande, à la fin du XIXe siècle. Entre réalité historique et légende de croquemitaine, da Cunha poursuit un vrai fantôme…

« Minnie Dean commençait à faire son voyage oscillatoire à l’intérieur de ma tête, entre chair à fiction et personnage historique. Elle grandissait. Vouloir faire connaissance avec une meurtrière qui, disait-on, transperçait la fontanelle de nourrissons avec une aiguille à tricoter avant de les balancer par la fenêtre, voilà un projet bizarre qui inquiétait mes proches. » (p. 35)

Plus prosaïquement, Minnie était ce que l’on nommait une baby farmer – c’est-à-dire une nourrice, une femme prête à adopter des enfants illégitimes – et ils étaient légions, dans cette Nouvelle-Zélande victorienne et puritaine de la fin du XIXe siècle, où l’hypocrisie des mœurs consistaient à cacher coûte que coûte les turpitudes de la jeunesse ! À ces enfants dont personne ne voulait, que les mères abandonnaient et que les grand-mères n’hésitaient pas à confier plus loin pour ne pas les avoir sous les yeux, Minnie donnait son nom respectable de femme mariée… moyennant argent, cela va sans dire. Des enfants adoptés, Minnie en a eu plusieurs… jusqu’à la mort de la petite Dorothy Edith Carter, un nourrisson qu’on vient de lui confier et qu’elle ramène en train jusque chez elle, après lui avoir fait boire un peu trop de laudanum pour apaiser ses cris… À partir de là, c’est la descente aux enfers : Minnie cache le petit corps dans une boîte à chapeau, mais finit par se faire démasquer. Police, enquête, procès – et la voilà au bout d’une corde !

De visite aux archives en rencontres avec des biographes et des spécialistes de Minnie, d’introspections personnelles en errances au cœur de la Nouvelle-Zélande, da Cunha parvient à donner à son héroïne une épaisseur à la fois véridique et fantasmée : on frissonne face au fait divers, on suit la progression de l’écrivain comme celle de l’enquête, on en vient à espérer une autre fin pour cette nourrice malmenée par la vie, à une époque où être une femme n’avait rien de facile. Au final, Minnie Dean est loin d’avoir livré tous ses secrets…

Dans l’Himalaya secrète

C’est à une autre grande tradition de la littérature du réel que souscrit l’ancien correspondant de guerre et grand reporter Olivier Weber dans Au royaume de lumière. Un voyage en Himalaya : celle des écrivains ou des reporters voyageurs. À la manière de Nicolas Bouvier, Ella Maillart ou encore Albert Londres, Olivier Weber nous propose un dépaysement complet, en prenant comme destination une région peu connue de l’Asie : le Mustang (surnommé le « petit Tibet »), un royaume rattaché au Népal et, jusqu’il y a peu, fermé aux étrangers. Escorté par trois Mustangais (dont un prince de sang), Olivier Weber tente l’aventure avec deux amis : Gérard (un amoureux des grands espaces, devenu hélas aveugle) et Pierrot (un alpiniste chevronné). Dans ses bagages, il emporte ses souvenirs de lecture (les références à la littérature mondiale, quelle qu’elle soit, sont nombreuses !), mais aussi ses réflexions sur le monde et sur la volonté (illusoire ?) que les humains ont de le conquérir :

« Il faudrait toujours se méfier des cartes. Elles nous invitent au voyage avant l’heure. Elles nous plongent dans l’au-delà topographique, au-delà du raisonnable. Ces quelques pointillés, on croit n’en faire qu’une bouchée, ou plutôt une enjambée, alors qu’ils vous conduisent au bord de l’épuisement. Ce trait bleu paraît être un simple ru alors qu’il est torrent, propice à vous engloutir au moindre faux pas. Le rêve géographique est une révolution permanente et devrait être remboursé par l’assurance maladie. » (p. 32)

Le monde contemporain, globalisé et libéralisé, peut-il néanmoins coexister avec ce fantasme de la terre comme espace encore à découvrir ? Voilà la question que pose le Mustang à Olivier Weber – car, même au cœur de l’Himalaya, les cavalcades de la modernité ne sont pas loin (ce qui n’est pas forcément positif) : nivellement culturel, commerce international, tensions géopolitiques, crise écologique… le petit Mustang, en bordure de la vorace Chine, a bien du souci à se faire, comme le pressent Olivier Weber.

*

1973, Minnie Dean, le Mustang – ces trois ouvrages traitent donc de réalités véridiques, vécues… sur le point, pourtant, d’être oubliées ou de changer. Dès lors, pour leur rendre justice, une seule injonction : lire, lire et lire encore. Lire – découvrir.

Magali Bossi

Références :

Xavier Charpentier, 6 octobre 1973. L’été indien des Trente Glorieuses, Paris, Plein Jour, 2020, 178p.

Amaury da Cunha, Baby farmer. Récit, Paris, Plein Jour, 2021, 184p.

Olivier Weber, Au royaume de la lumière. Un voyage en Himalaya, Paris, Plon, 2021, 243p.

Photo : ©Magali Bossi

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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