Littérature jeunesse : l’histoire suisse… au féminin !

Apprendre l’histoire autrement, c’est le pari qu’a relevé l’auteur jeunesse Olivier May, avec La Suisse en 15 femmes. Publié aux éditions Auzou, cet ouvrage coloré et précis permet de (re)découvrir la Suisse au fil des époques et des portraits. Une jolie manière de montrer à toutes et à tous que ce sont les individus, et non le sexe ou le genre, qui façonnent les destins !

Tournées vers la littérature jeunesse depuis 2006, les éditions Auzou proposent un riche catalogue d’ouvrages illustrés, « avec le souhait d’accompagner les enfants du plus jeune âge jusqu’à l’adolescence[1]. » Elle possède un pôle éditorial spécialement adapté à la littérature et aux auteur·trice·s helvétiques. C’est au sein de ce pôle que Olivier May publie La Suisse en 15 femmes, un album à la fois historique, culturel et sociétal, richement illustré. Cet ouvrage fait partie de la collection « La Suisse en 15… ! », qui réunit également La Suisse en 15 histoires et La Suisse en 15 lieux, également signés par Olivier May. Il est paru en octobre 2020.

« Le Moyen Âge a souvent, dans l’imaginaire contemporain, la réputation d’être une période sombre et cruelle, où les femmes aurait été entièrement soumises au bon vouloir des hommes. Cette image doit cependant être rectifiée. […] En effet, les mentalités donnaient bien plus de place aux femmes qu’on ne l’imagine aujourd’hui, et les récents travaux des historiens en apportent la preuve. » (p. 50)

La Suisse au féminin

Formé à l’anthropologie, l’archéologie préhistorique et l’histoire, Olivier May est un auteur qui aime résolument gratter le vernis des sujets qu’il aborde, pour découvrir des trésors insoupçonnés. Dans La Suisse en 15 femmes, il propose aux jeunes lecteur·trice·s de se plonger dans l’histoire suisse… à travers quinze portraits de femmes, de la préhistoire à aujourd’hui. C’est donc pour une traversée du pays, d’une région linguistique à l’autre, entre cantons alémaniques et cantons romands, grandes cités et montagnes reculées que nous embarquons. La Suisse en 15 femmes propose un parcours très varié, à la rencontre de figures féminines bien connues du grand public… ou plus confidentielles. Vous découvrirez ainsi :

      • la dame de Monruz, sculpture féminine (13’600 avant notre ère) ;
      • la jeune fille celte et le collier d’or de Sion (environ 600 avant notre ère)
      • Festilla (fin du Ier siècle), une prêtresse gallo-romaine d’Avenches  ;
      • l’impératrice Adélaïde (931-999) et l’abbaye de Payerne  ;
      • Élisabeth von Wetzikon (1235-1298) et Katharina von Zimmern (1478-1547), deux princesses-abbesses du Fraumünster (monastère féminin) de Zurich ;
      • Caterina della Salle (1564-1613), brûlée comme sorcière aux Grisons ;
      • Anna Wasser (1678-1714), la première femme suisse peintre  ;
      • Germaine de Staël (1766-1817), à la fois autrice et penseuse ;
      • Henriette Favez (1791-1856), une chirurgienne suisse travestie en homme ;
      • Johanna Spyri (1827-1901), la créatrice de Heidi ;
      • Émilie Gourd (1879-1946), la militante féministe ;
      • Gilberte Montavon (1896-1957), restée fameuse grâce à une chanson à son nom ;
      • Ella Maillart (1903-1997), l’écrivaine-voyageuse  ;
      • et Ruth Dreyfuss (née en 1940), la première présidente de la Confédération,.

Le point commun de toutes ces femmes : avoir eu un parcours singulier, parfois exceptionnel, parfois plus ordinaire… mais un parcours qui a marqué à la fois leur époque et l’histoire de la Suisse. Ces parcours, Olivier May les reconstruit de deux manières différentes. Tout d’abord, en proposant à ces lecteur·trice·s des petites fictions mettant en scène les héroïnes (par exemple, les « minutes » de procès de Caterina della Salle). Ces fictions s’insèrent au sein d’une contextualisation aussi précise que claire, qui donne un cadre historique, social, culturel, politique et économique à la période considérée. Grâce à cette vulgarisation très accessible (Olivier May prend par exemple soin de définir en notes les termes compliqués), chacune et chacun peut se faire une idée de la vie de ces femmes fascinantes.

Chaque héroïne est présentée au sein d’un chapitre qui lui est dédié. Ces chapitres s’ouvrent tous sur une frise posant un cadre chronologique et spatial, afin de bien situer le personnage dans le temps et l’espace (ces jolies frises sont l’œuvre d’Olivier Verbrugghe). Entrecoupant le récit, les illustrations très vivantes de Zosia font voyager les yeux grâce à un trait à la fois précis et un brin naïf : on se croit vraiment dans les grandes steppes où voyage Ella, dans un amphithéâtre avec Émilie… ou dans le salon de Germaine !

Un ouvrage militant ?

Si j’ai été autant fascinée par La Suisse en 15 femmes, c’est parce que ce n’est pas un livre qui se contente « juste » de présenter des femmes pour suivre la tendance du moment – non. C’est un livre qui réfléchit réellement à l’impact que peut avoir une telle entreprise. En ce sens, c’est pour moi un livre militant.

« Les jeunes lectrices et lecteurs sont invités à redécouvrir notre passé en chaussant de nouvelles lunettes, avec des verres correcteurs rendant enfin plus visible la contribution des femmes aux plus riches heures de notre Histoire. Que cette expérience de vision augmentée leur permette de devenir des citoyennes et des citoyens attentifs et curieux envers tout ce que la moitié féminine de notre population a pu apporter à la lente construction de notre pays. » (p. 141)

Pour moi, l’ouvrage d’Olivier May participe discrètement de différentes tendances de l’historiographie actuelle et propose ainsi aux enfants un nouveau regard sur le passé. Parce que c’est un livre qui s’intéresse aux femmes (et également aux femmes issues des classes sociales les plus modestes), La Suisse en 15 femmes relève des subaltern studies – autrement dit, des études des minorités subalternes, un courant développé dans les années 1980. On retrouve aussi l’influence des études genre (ou gender studies), qui étudient les rapports sociaux entres les sexes, ainsi que les normes qui structurent la construction sociale du genre. Cette influence se retrouve particulièrement dans l’histoire d’Henriette Favez, une femme contrainte de se travestir en homme pour devenir chirurgienne (elle s’est même mariée à une femme pour parfaire son déguisement)… ce qui lui a valu d’être traduite en justice quand on l’a démasquée !

« Mais une question demeurera à jamais sans réponse : Henriette aurait-elle choisi de vivre en homme si la médecine n’avait pas été interdite aux femmes de son époque ? Se sentait-elle à l’aise dans cette supercherie, ou la considérait-elle comme le lourd prix à payer pour accomplir son destin de chirurgienne ? » (p. 96)

Parce que La Suisse en 15 femmes met en scène des destins singuliers, c’est également un ouvrage qui relève de la microhistoire. Il s’inscrit ainsi dans la droite ligne des travaux de l’Italien Carlo Ginzburg, qui s’intéressait par exemple à la vie d’un meunier frioulan accusé de sorcellerie au XVIe siècle[2]. Pour Ginzburg comme pour May, il s’agit de reconstruire et de déplier un contexte (social, politique, artistique, économique, spirituel) à partir des seules trajectoires individuelles.

Penser autrement

Au final, si La Suisse en 15 femmes est un ouvrage à recommander, c’est d’abord parce qu’il montre des parcours de femmes fortes. Ces femmes, qu’elles soient nos contemporaines (comme Ruth Dreyfuss) ou des figures plus lointaines (comme l’impératrice Adélaïde) ont toutes, chacune à leur manière, choisi de tracer une route qui leur était propre. Certaines, à l’instar d’Ella Maillart, d’Émilie Gourd, de Germaine de Staël ou d’Henriette Favez, ont refusé les carcans qui leur étaient imposés : elles ne se sont pas mariées, n’ont pas eu d’enfants, ont suivi des études universitaires quand c’était interdit, ont pris part au débat politique… ou ont mené une carrière réputée masculine. D’autres ont décidé de se plier aux règles, mais de les tourner à leur avantage – quitte à utiliser lesdites règles pour acquérir un pouvoir important, comme c’est le cas avec les princesses-abbesses de Zurich. D’autres, enfin, ont malheureusement été les victimes d’un système voyant en elles une menace : ainsi, Caterina della Salle qui a fini sur le bûcher…

Ce que La Suisse en 15 femmes apprend à ses lectrices et lecteurs, c’est que le passé a beaucoup à nous apprendre pour construire notre monde contemporain. Que ce sont les individus, femmes et hommes, qui façonnent leur propre destin. Et qu’il ne faut jamais, jamais renoncer à ses rêves, malgré les difficultés rencontrées.

Magali Bossi

Référence : Olivier May, La Suisse en 15 femmes, Paris, Éditions Auzou, 2020, 144p.

Photo : © Magali Bossi

[1] Extrait de la présentation des éditions : voir https://www.auzou.fr/qui-sommes-nous-.

[2] Voir Le fromage et les vers. L’univers d’un meunier frioulan du XVIe siècle (1980). Dans le même ordre d’idée et du même auteur : Les Batailles nocturnes : sorcellerie et rituels agraires en Frioul, XVI-XVIIe siècle (1980).

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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