Lorelei… vous mène aux sommets!

Zwei Seelen wohnen, ach! in meiner Brust. Parce qu’il y a sûrement une présence germanique dans votre arbre généalogique, La Pépinière fusionne deux grandes régions linguistiques suisses et vous propose des articles culturels pour une (re)découverte de l’allemand.

Pour vous, l’allemand, c’est… et c’est à vous de jouer, dans les deux langues ! (Et qu’on ne se préoccupe pas des fautes !) Expliquez-nous votre choix en bref en allemand et ce qui vous a plu, en détail, en français !

Illustrez votre coup de cœur, parlez-nous d’un Renner, Knaller oder Kleinod, les pieds en éventail, confortablement posés sur le fauteuil d’Oma & Opa.

Notre pigeon de la Pépinière tient à son perchoir, mais non le crachoir !

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Lorelei… und du gehst auf den Gipfel!

(Teil II)

Etwas länger… / en détail :

La Lorelei – qui n’a donc jamais essayé de retracer ses origines ? La discussion survint au coin d’une table, une tasse de thé fumant, noir bien sûr, comme un moment sombre et calme au cœur d’une journée très animée, durant laquelle même la concentration avait de la peine à se poser, le temps d’une réflexion.

Rentrée tard d’une bringue de dingue sur la Reeperbahn et traversant le parc touffu qui marquait la séparation entre quartier résidentiel et immeubles de joie, je crus entendre converser les ombres dans une forêt, me rappelant alors ce bref moment d’antan où il avait été question du poème d’Eichendorff « Waldgespräch » (« Conversation dans la forêt »), une des multiples apparitions de la Lorelei. Bref moment de poésie inouïe.

À vous, les Laures, Laurelines, Lorelis – hé bien, je vous avouerai que le nuage brumeux du passé infusé des plus précieuses légendes germaniques n’est pas des plus neutres, lorsque l’on parle de la Lorelei ! Et, par sororité, j’aimerais extraire cette figure mythique de l’engrenage tragique dans laquelle la voilà captive depuis que Clemens Brentano a publié la ballade de la « Lore-Lay » dans son roman Godwi en 1801. Confrontons-nous alors à la ballade proposée par Erich Kästner (grand poète humoriste allemand) en 1932 et au poème d’Eichendorff (poète du Romantisme allemand) de 1815, en comptant sur les doigts doués d’Anne Pélissier pour donner forme aux apparitions de cette « fameuse sirène rousse », au fil des illustrations proposées ci-attenantes.

Le genre de la ballade utilisé par Kästner connaît un renouveau durant tout le XVIIIe siècle et deviendra à ce moment-précis, composition lyrique, nettement distancée de la ballade médiévale satirique ou comique. Ses heures de gloire, la ballade les vivra sous la plume de Goethe et Schiller, que Schubert adaptera en musique. Encore maintenant, l’on entend l’écho de la Lorelei bien souvent grâce aux lieds, et les ballades perdurent, avec Kästner ou d’autres auteurs du XXe siècle, comme Michael Ende. Nous y reviendrons dans un prochain article.

Qu’on se le dise, Lorelei est d’abord une falaise située dans l’ouest de l’Allemagne, s’élevant sur la rive du Rhin, d’une hauteur d’environ 130m, contre laquelle vient résonner l’écho des activités fluviales…. Les bateliers qui osent y manœuvrer sont bien étrillés par l’atmosphère des lieux et ont longtemps péri faute d’être déconcentrés (encore !) par une belle aux cheveux rappelant les vagues et autres symboles de l’infini (puissance, noblesse…), perchée en haut du rocher.

Une femme-rocher ? L’idée, à l’époque d’Eichendorff ou de Brentano, n’était pas nouvelle mais conférait, en plein Romantisme allemand, une profondeur immense à la nature environnante. Les auteurs aiment les vertiges, les ruines, l’Antiquité et l’on revient vers Ovide, qui – lui aussi – raconta l’âme des pierres. Selon lui, il ne demeure de la nymphe Écho, qu’une unique voix répétant celle des autres, tandis que ses os furent transformés en pierre. Écho avait été punie par Héra pour avoir voulu détourner son attention (encore ?!) tandis que Zeus allait voir à gauche et à droite… Puisqu’il était devenu impossible pour Écho de parler la première, elle fut bien vite abandonnée, lorsqu’elle tomba amoureuse de Narcisse, faute de pouvoir mener une conversation un tant soit peu palpitante, la menant alors à s’isoler dans une grotte jusqu’à ce que la roche s’empare d’elle.

Les rochers vivent bel et bien ; ils attirent, repoussent… et, si vous lisez la ballade d’Erich Kästner, vous ne pourrez qu’en être convaincu.e.s ! La Lorelei se manifeste au fil du temps sous diverses formes, fidèles, toutefois, à une seule et même idée : Lorelei subjugue, ravit, trouble les esprits jusqu’à leur perte. Kästner, contrairement à une autre ballade – celle de Heinrich Heine[1] – l’indique de façon humoristique, en mettant en scène un gymnaste aux audacieuses ambitions :

«Er stand, verkehrt, im Abendsonnenscheine.
Da trübte Wehmut seinen Turnerblick.
Er dachte an die Loreley von Heine.
Und stürzte ab. Und brach sich das Genick.»

(Kästner, Erich, Der Handstand auf der Loreley)

« En poirier, dans le soleil du soir, il [=le gymnaste] voyait tout.
La nostalgie troublait son œil de gymnaste.
Il pensait à la Lorelei de Heine.
Il tomba et se brisa le cou. »

(Le poirier sur la Loreley)

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Kästner (1899-1974) s’emploiera à proposer une version plutôt originale d’un texte légendaire et canonique sans craindre le scandale. Cet auteur du XXe siècle, d’avantage connu pour ses œuvres drôles mais pertinentes pour enfants – il créera une bibliothèque internationale de la jeunesse à Munich – fit partie de la liste noire des auteurs sous le régime nazi et dut longtemps écrire sous pseudonyme pour continuer à alimenter l’imagination des plus jeunes, comme, par exemple, dans le scénario pour le film Les Aventures fantastiques du baron Münchhausen ou dans le bref roman Émile et les détectives.

Mais revenons à nos moutons du XVIIIe : la Lorelei d’Eichendorff, quant à elle, m’a particulièrement marquée, tant elle participe à une vision romantique, enivrante des forêts giboyeuses. Son ubiquité – une fois en bord de fleuve, une fois au cœur des arbres – fascine, mais l’être vivant semble, comme bien souvent, destiné à déconcentrer, fourvoyer puis tuer ses rencontres hasardeuses… comme ici, dans un face-à-face avec un promeneur éconduit :

«„Du kennst mich wohl – von hohem Stein
Schaut still mein Schloß tief in den Rhein.
Es ist schon spät, es wird schon kalt,
Kommst nimmermehr aus diesem Wald!“»

(Joseph von Eichendorff, « Waldgespräch »)

« – Tu me connais, certes tu me connais, de leur rocher
Tous mes États contemplent le Rhin,
Il est bien tard, il fait bien froid,
Plus jamais ne sortiras de la forêt. »

(« Conversation en forêt »)

Si la Lorelei apparaît en zone périlleuse – et ce, depuis des siècles –, je doute qu’il ne s’agisse uniquement d’un hasard ou d’une tendance à observer celui qui l’aime à en mourir. Peuplant la nature dans ces recoins les plus sombres, elle porte en elle l’idée d’une nature qu’il faut craindre puisqu’on ne la connaît jamais assez et, en elle, l’on pourrait deviner comme un élan à dépasser à outrepasser le danger, à prendre un nouveau chemin – avec une attention sans pareil !

Laure-Elie Hoegen

Repères temporels : Eichendorff (1788 – 1857) est baron et grand poète du Romantisme allemand. Il rencontre, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, Heinrich von Kleist et Clemens Brentano à Berlin. C’est, entre autres, grâce à lui que les forêts allemandes deviennent des lieux mythiques.

Infos pratiques : 

Le poème en entier de Kästner est disponible par ici en allemand. Par ici, en français.

Kästner, Erich, «Der Handstand auf der Loreley», in: Ders. Gesang zwischen den Stühlen, Deutscher Taschenbuch Verlag, Lizenzausgabe des Cecilie Dressler Verlags, 6. Auflage, München 1989 [1932]. Disponible ici.

Le poème d’Eichendorff est ici en allemand ou ici en français.

Joseph von Eichendorff: «Waldgespräch», in: Werke. Erster Theil. Gedichte. Nach den Ausgaben letzter Hand unter Hinzuziehung der Erstdrucke herausgegeben von Ansgar Hillach, Bd. 1-3, München: Winkler, 1970 ff. Vollständige Neuausgabe mit einer Biographie des Autors. Herausgegeben von Karl-Maria Guth. Berlin 2016.

Photo : © Dessins d’Anne Pélissier

[1] En 1824, Heinrich Heine (1797 – 1856) publie sa version de la « Lorelei » : Das Lied von der Loreley ou par ici, en français.

Laure-Elie Hoegen

Nourrir l’imaginaire comme s’il était toujours avide de détours, de retournements, de connaissances. Voici ce qui nourrit Laure-Elie parallèlement à son parcours partagé entre germanistique, dramaturgie et pédagogie. Vite, croisons-nous et causons!

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