Mondes imaginaires : à livre ouvert (1)

L’association Mondes Imaginaires, fondée en 2019, regroupe trois anciennes étudiantes en Lettres qui, au terme de leurs études, sont arrivées à une constatation : bien souvent (trop souvent), les littératures de l’imaginaire sont décriées et dévalorisées. Pourtant, l’histoire se construit sur un imaginaire, une conscience collective, et une transmission des mythes dits fondateurs. 

Mondes Imaginaires proposent donc des ateliers participatifs et créatifs aux enfants comme aux adultes, afin que les univers fictifs viennent nourrir le quotidien. User du pas de côté qu’offrent des moments de créativité permet d’enrichir la réflexion à travers des points de vue différents et des concepts innovants. Tous les mois, Mondes Imaginaires proposent un atelier d’écriture créative sur un thème différent. Ensemble, nous explorons diverses facettes de l’écriture et de l’imaginaire. Le but est avant tout d’oser écrire, dans un climat de bienveillance, tout en acquérant de la confiance en soi. Chaque thématique est présentée grâce à des ouvrages qui servent de référence (en science-fiction, fantasy ou fantastique), parfois avec un ancrage historique – ce qui permet de stimuler l’imaginaire. Les participants peuvent, s’ils le souhaitent, intégrer des éléments proposés par les animatrices dans leurs écrits. L’atelier se clôt par un partage volontaire des créations. Un seul mot d’ordre : imaginer !

Les textes que vous découvrirez au sein de cette rubrique sont tous issus de ces ateliers. Aujourd’hui, c’est un texte issu d’un atelier « à livre ouvert », où les participant·e·s échangeaient leur lecture favorite, que Sébastien Aubry vous propose. Bonne lecture !

* * *

« Avec éclat et flammes »[1]

Il y a des fois dans la vie où le hasard fait foutrement mal les choses. Ou alors c’est ce qu’on appelle le destin.

Destin de merde, ouais !

Je ne me souviens plus à qui on doit déjà ces notions fumeuses de prédestination, de chemin tout tracé sans qu’on ait son mot à dire sur la façon de préserver l’étincelle de sa propre vie. Cela doit encore être une idée à la con d’un de ces philosophes grecs en jupette, un éclair de pseudo-génie qu’un de ces penseurs a dû avoir une fois qu’il était en transe, gavé de champignons hallucinogènes, alors même qu’il ne se rendait plus compte qu’il devait être en plein orgasme en train de chevaucher le phallus d’un éphèbe lubrique. Ils me tapent sur le système, tous ces théoriciens à la mords-moi le nœud qui, en définitive, en savent autant sur la vie et le destin des créatures vivantes que n’en saurait « une feuille de thé sur l’histoire de la Compagnie des Indes »[2].

Prenez l’exemple de mon pote de toujours, Octasulfite, issu d’une branche en voie d’extinction de la famille des Podogiroflées. Il a toujours rêvé de combattre les incendies de forêts, de sauver des flammes les pucelles à la pilosité broussailleuse au niveau des naseaux et aux écailles lustrées et odorantes. Mais comment y réussir lorsqu’on a peur du feu ? Il n’était clairement pas inscrit dans son karma de devenir pompier. Il a donc essayé de recycler ses maigres talents de voltigeur en devenant un chasseur téméraire, terreur des broussailles et astre apocalyptique étendant son ombre sur l’immensité éthérée des landes infinies. Mais comment se projeter en Nemrod aux ailes gigantesques alors que, par nature, les Podogiroflées n’ont pas de griffes ni de serres pour capturer leur proie, mais plutôt des extrémités moelleuses et inoffensives ? Les coussinets de leurs pattes conviendraient davantage à des ruminants indolents dont l’unique plaisir gourmand serait de bâfrer des lichens ! Donc, en définitive, étant dans l’incapacité de se transcender pour réaliser ses passions de toujours, Octasulfite a préféré se plier au poids écrasant de la tradition familiale, au destin que notre société à l’agonie lui imposait par nécessité et pour une question de survie : il est devenu soldat du feu. Mais très loin des brasiers dévorant les collines et les bois luxuriants couvrant le territoire que sa race avait fait sien, il y a des siècles de cela : on lui a délégué la tâche d’aller puiser l’eau pour alimenter les geysers et transformer les solfatares environnants en jets de vapeur à la moindre approche d’un foyer d’incendie.

D’un certain point de vue, je comprends qu’il se soit finalement courbé sous le joug de sa destinée manifeste et de l’héritage parental. Mais si tout est prétendument tracé à l’avance, où se cache l’imaginaire et la fantaisie qui rendent la vie plus supportable, l’existence plus exaltante ? Est-ce qu’un poisson doit renoncer au rêve de voler sous prétexte que l’évolution ne lui a accordé que des nageoires ? Est-ce qu’une salamandre est tenue d’abandonner son aspiration à devenir exploratrice des pôles, simplement parce que l’artisan de sa création a fait d’elle un animal à sang froid incapable de survivre aux températures glaciales, mais résistant au feu ? Non ! C’est en quoi cette idée de prédestination est réellement une théorie d’une abyssale stupidité, car elle n’a de finalité que de priver les esprits libres de la volonté de se surpasser, de suivre leurs appétences et d’aller au-delà des limites de leur propre nature. Ainsi, avec la forme de sa queue et son amour de l’eau, Octasulfite aurait pu aspirer à être un redoutable chasseur aquatique, ses cornes hypersensibles pouvant lui servir de périscope à écholocation. Mais il a choisi d’abdiquer. Par manque d’imagination probablement. Par défaut d’ambition, assurément.

Eh bien moi, je ne me laisserai pas faire, je briserai la roue des certitudes et des voies toutes tracées ! Moi, je n’ai pas peur du feu, et je veux réaliser les rêves héroïques et avortés d’Octasulfite : combattre les brasiers et chasser avec flamboyance ! Et même si les astres me sont défavorables, même si mon orgueil finira par me consumer un jour, qu’importe ! Je raviverai avec ardeur la torche de mon indépendance et je serai le maître de ma propre histoire. Et peut-être ma fortune sera-t-elle de finir en une étincelante gerbe de lumière et de chaleur, d’être emporté afin que, tel le phénix, je puisse « renaître dans la mort avec éclat et flammes ». En fin de compte, cela est sans doute la tragédie sublime et inéluctable de ma vie : celle de m’imposer sans retenue le destin paradoxal, funeste et risible, de ceux qui choisissent d’aller à l’encontre de ce que la nature et la raison leur imposeraient de faire pour assurer leur sauvegarde.

Je me nomme Pyrophore, du clan éteint des légendaires Parchemiflammes, pompier et cracheur de feu, esprit libre et absout du fardeau de la fatalité, et je suis un dragon de papier.

Sébastien Aubry

Photo : © MrNillsen (banner), Mondes imaginaires (inner)

[1] Ndla : William Shakespeare, Beaucoup de bruit pour rien, V, 3, 55.

[2] Ndla : voir version française du film H2G2 – Le guide du voyageur galactique, réalisé par Garth Jennings, 2005 (voir extrait : https://www.youtube.com/watch?v=wesV024ODoU).

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