Mondes imaginaires : autour du personnage

L’association Mondes Imaginaires, fondée en 2019, regroupe trois anciennes étudiantes en Lettres qui, au terme de leurs études, sont arrivées à une constatation : bien souvent (trop souvent), les littératures de l’imaginaire sont décriées et dévalorisées. Pourtant, l’histoire se construit sur un imaginaire, une conscience collective, et une transmission des mythes dits fondateurs. 

Mondes Imaginaires proposent donc des ateliers participatifs et créatifs aux enfants comme aux adultes, afin que les univers fictifs viennent nourrir le quotidien. User du pas de côté qu’offrent des moments de créativité permet d’enrichir la réflexion à travers des points de vue différents et des concepts innovants. Tous les mois, Mondes Imaginaires proposent un atelier d’écriture créative sur un thème différent. Ensemble, nous explorons diverses facettes de l’écriture et de l’imaginaire. Le but est avant tout d’oser écrire, dans un climat de bienveillance, tout en acquérant de la confiance en soi. Chaque thématique est présentée grâce à des ouvrages qui servent de référence (en science-fiction, fantasy ou fantastique), parfois avec un ancrage historique – ce qui permet de stimuler l’imaginaire. Les participants peuvent, s’ils le souhaitent, intégrer des éléments proposés par les animatrices dans leurs écrits. L’atelier se clôt par un partage volontaire des créations. Un seul mot d’ordre : imaginer !

Les textes que vous découvrirez au sein de cette rubrique sont tous issus de ces ateliers. Celui du jour est signé par Sébastien Aubry et prenait place au sein d’un atelier dédié à la création de personnages. Préparez-vous : vous allez rencontrer Messire Santiponce ! Bonne lecture !

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Messire Santiponce ou les pérégrinations d’un raté magnifique

Santiponce n’avait rien pour lui. Du moins en apparence. Courtaud, replet, maladroit et d’une naïveté confinant à la bêtise, qu’on pouvait presque qualifier d’innocence. Et c’était pire quand il se mettait à parler : d’une timidité maladive, il en devenait presque bègue sous le coup de l’émotion.

Donc inutile de préciser qu’il s’était résolu à éblouir les donzelles par ses exploits plutôt que par ses discours enfiévrés. Car il était brave, ignorant la peur pour lui-même, mais paradoxalement terrifié à l’idée que ceux qu’il aimait puissent courir le moindre danger. Aussi, depuis que le déshonneur d’être le fils bâtard d’un obscur nobliau l’avait poussé hors du cocon familial, il s’était donné pour mission de secourir les plus démunis, de protéger les faibles et de lutter sans relâche pour restaurer la paix dans la contrée verdoyante et vallonnée où le hasard de la destinée l’avait mené. Et il était bien loin de ce qu’il avait été à l’origine. Notamment de ce jeune homme insouciant et de son amour de jeunesse pour la douce et lumineuse Doña Pequeña, laquelle le dépassait bien d’une tête et demie quand on mettait côte-à-côte ce couple à première vue bien mal assorti. C’est dire si Santiponce n’avait pas une carrure imposante. Mais il était hanté par cette certitude que, malgré tout, contre toute attente et contre tous les préjugés, son existence ne devait pas être vécue en vain.

C’est ce qui l’avait poussé à vivre de manière aventureuse, au jour le jour, ce qui lui avait donné la force de vaincre et de résister à l’adversité. En effet, même si au fil des années son corps commençait à porter les stigmates de ses incessantes luttes, il était guidé et protégé par cette absolue conviction que les combats qu’il menait étaient justes et qu’ils valaient bien quelques estafilades. Car dans sa quête de reconnaissance, sa valeur intrinsèque semblant lui être dictée par sa propre estime autant que par le prisme du regard des autres, Santiponce pouvait compter sur un pouvoir qui l’habitait : celui de voir la beauté du cœur, celui de percevoir la bonté inhérente à la nature humaine. C’est sans doute pour cette raison qu’il avait jeté son dévolu – à vrai dire bien malgré lui – sur la sublime Doña Pequeña.

Alors qu’il n’avait que quatorze ans, il avait revêtu l’armure et enfilé les solerets de son illustre aïeul, Messire Arnolpho Poncinos, pour se risquer dans l’épaisse forêt environnant le domaine familial, empruntant pour ce faire un cheval peu accommodant. C’est ainsi que, lorsqu’il tomba nez-à-nez sur celle qui allait devenir à jamais l’élue de son cœur en train de cueillir des framboises dans le sous-bois touffu, il voulut l’impressionner en cabrant son cheval telle une figure de proue. Mal lui en prit car, sous le poids de la cuirasse dans laquelle il était encaparaçonné, il tomba à la renverse et s’empala la paume droite sur les pointes acérées d’une souche d’arbre mal sciée. Heureusement la jeune femme ne lui tint pas rigueur de sa témérité mal placée. Après qu’elle lui eut bandé la main blessée, elle accepta qu’il la raccompagnât dans ses pénates. Ils auraient pu être heureux si la crainte d’être indigne d’elle, sans fortune ni renommée, ne l’avait poussé à courir après la gloire et la reconnaissance.

Il était donc parti en emportant cette illustre armure, certes mal ajustée à ses mensurations, et ce cheval impulsif pour lequel, d’emblée, il avait nourri une affection sincère. D’ailleurs, pour conjurer le mauvais sort de leur première pitoyable escapade, il lui avait trouvé un nom affectueux : comme sa monture avait une fâcheuse tendance à faire pendre sa langue, celle-ci était tellement dégoulinante que d’un simple éternuement, l’aspersion de bave étant telle, le cheval pouvait éteindre n’importe quel brasier ; pour cette raison, il l’avait prénommé Gouttière. Malgré ce nom, le destrier était téméraire. Il avait été jusqu’au bout un compagnon fidèle. Et c’était grâce à lui que Santiponce s’était transfiguré en ce qu’il avait tenté tant d’années de devenir.

C’était un titanesque affrontement auquel tous deux avaient pris part qui avait tout changé. Comme guidé par l’éclat des feux d’Apollon, ce tandem insolite avait contribué à remporter la victoire en s’enfonçant dans les rangs ennemis comme une hache dans du bois tendre. À sa suite, il avait semblé facile à la cavalerie de s’ébranler et de s’engouffrer à travers le front hérissé de piques pour bousculer et écraser l’infanterie adverse. Ainsi, si Gouttière, tel un Pégase éblouissant, était dorénavant courtisé par un authentique haras de juments du plus noble lignage (bien que son espérance de vie ait été réduite de moitié à la suite d’un coup de pertuisane lui ayant percé le flanc), Santiponce, lui, avait certes gagné son statut de héros, mais perdu son bras gauche. Si sa main percée donnait maintenant une dimension quasi christique à son allure altière, il portait désormais un bouclier ovale, fixé sur son armure par des attaches métalliques et des lanières de cuir, lequel lui couvrait l’épaule et la partie humérale restante de son bras. Par de vigoureux moulinets de cet écu aux contours tranchants, il pouvait ainsi se protéger des flèches et des coups d’épée tout autant que fendre la chair et briser les os.

Mais c’était surtout son nouveau casque qui lui donnait une apparence particulière : tel le couvre-chef d’un Sancho Panza d’opérette se rêvant gentilhomme, il avait une forme de soupière. Le port noble du chevalier lui donnait cependant des airs de dieu olympien, tel un Hermès coiffé du pétase à large bord. Maintenant qu’il était devenu quelqu’un dont il pouvait être fier, encensés par ses pairs, adulés par ceux qu’il s’était juré de protéger, il lui semblait que son apparence, même abîmée par les caprices de la Fortune, était magnifiée par la pureté de son cœur et la noblesse de son âme. Dorénavant, il pourrait revenir avec dignité auprès de sa belle et se présenter à elle non plus comme le « page grassouillet au cheval qui bave », mais comme l’égal de son illustre aïeul, comme un chevalier. « Messire » Santiponce.

Sébastien Aubry

Photo : © javierAlamo

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