Paris, Texas : l’Amérique au cœur et au corps

La musique et ses notes sibyllines, la photographie qui éclate littéralement de couleurs, l’interprétation… tout touche au sublime dans Paris, Texas, chef-d’œuvre incontestable et Palme d’or à Cannes en 1984 signé Wim Wenders.

Barbe, costume élimé et casquette rouge vissée sur la tête, Travis, un homme que tout le monde croyait mort, réapparaît à Terlingua (Texas) après quatre années d’errances dans le désert. Ramené à Los Angeles par son frère Walt, Travis tente de recouvrer la mémoire et de regagner l’affection de son fils de huit ans, Hunter.

Il y a l’histoire certes, mais il ne se passerait rien que ce serait quand même passionnant. D’ailleurs, il ne se passe pas tant de choses que cela dans ce scénario signé Sam Shepard d’après ses nouvelles, surtout au début lorsque Walt conduit un Travis amnésique et mutique à travers l’Amérique. Quelques notes d’une musique plus qu’épurée, blues au bottleneck signé Ry Cooder, suffisent pour créer une ambiance et nous projeter, aux côtés de Travis, dans le désert des Mojaves.

Naturalisme surréel

Mais il y a tout le reste, l’image pour commencer. La composition des plans est essentielle, parce qu’elle fait sens, par exemple lorsque Hunter voit Travis pour la première fois, d’abord la tête coupée par le plafond du rez-de-chaussée alors que lui se trouve dans l’escalier, ensuite en contre-plongée (vu d’un regard d’enfant) quand Anne lui présente son père. Mais elle n’est rien, cependant, comparée à la photographie de Robby Müller, assurément naturaliste, avec ses couleurs vives et sa netteté quasi infinie quand il s’agit d’embrasser les paysages texans. Or, elle devient presque surréelle, parfois, quand il inonde ses scènes de lumière exacerbée, jaune, bleue, verte ou rouge, jusqu’à l’onirisme. Comment, en effet, ne pas s’extasier devant ces lumières qui brillent même la nuit (comme lors des reflets du coucher du soleil sur une route brillante d’une récente pluie) ? S’enthousiasmer face à ce paysage scindé en deux par une ligne de chemin de fer que Travis poursuit d’ineffables chimères ? Ou encore d’admirer l’herbe fouettée par le vent sur la terrasse de la maison de Walt tandis que le héros surplombe et observe L.A. ?

Les stations essence, les motels, les peep shows, toute la mythologie américaine est là, à moins que le film, à l’instar d’autres (Easy Rider, Taxi Driver…) ait contribué à la créer. Quant au road movie, il se déroule d’abord entre frères, chacun faisant un travail sur soi (Travis sur son identité, Walt ses priorités), avant que le père amnésique parte seul avec son fils, tel un Don Quichotte des temps modernes accompagné de son substitut de Sancho. Mais avec une quête : le Texas, non pas à Paris où il acheté une terre (parce que sa mère lui a dit qu’elle y avait fait l’amour avec son père et qu’il s’est persuadé avoir été conçu là) mais à Houston, d’où Jane envoie de l’argent tous les mois pour le petit Hunter.

Existentialisme

Dans Paris, Texas, le spectateur est comme Travis, il ne sait rien mais va tout apprendre, petit à petit. Car notre héros n’est pas un homme qui cherche à fuir son passé, au contraire il le recherche pour mieux se reconstruire. Et comment y parvenir ? Le film super-8 d’un voyage au Texas cinq ans auparavant pourrait-il être le déclencheur qui rendra à Travis ses souvenirs ? Non, car même si Hunter, trois ans à l’époque, au volant du véhicule le fait sourire, cette femme blonde qui l’embrasse, comment pourrait-elle être Jane, sa femme et qu’il n’en possède nul souvenir ? De même, pour son fils, Travis va devoir se confronter à des questions d’ordre existentiel : qu’est-ce qu’un père (riche de préférence) ? S’habiller chic et se tenir droit ou développer une complicité avec Hunter ? Pour le père et son fils, l’enjeu est d’apprendre à s’apprivoiser, au sens où Saint-Exupéry l’entendait[1]. Qui sont tes parents, suggère le film, ceux qui t’ont donné la vie ou ceux qui t’ont élevé ? Hunter ne se souvient pas de sa mère, à peine se souvenait-il de son père avant que celui-ci ne revienne.

Toute la fin est bouleversante, traversée par ces questions existentielles. Celle de la filiation, la peur de refaire les mêmes erreurs (celle encore plus forte de ne pas être capable d’affronter sa peur), mais aussi les blessures originelles au sein d’un couple, qui déchirent l’être à l’intérieur jusqu’à le rendre fou. La scène d’explication finale (deux monologues, de part et d’autre d’une vitre sans tain, dans lesquels Travis et Jane, dans son pull-over rose emblématique du film, tombent les masques). S’il s’agissait de lui faire payer le prix de la vie qu’il lui offrait, l’heure est à présent à la rédemption et au pardon. Deux notions théologiques qui préfigurent Les ailes du désir, film suivant et autre succès commercial du réalisateur allemand en 1987.

Bertrand Durovray

Références :

Paris, Texas, de Wim Wenders (1984), avec Harry Dean Stanton (Travis), Dean Stockwell (Walt), Aurore Clément (Anne), Hunter Carson (Hunter) et Nastassja Kinski (Jane). 2h26.

Photos : © Tamasa Distribution

[1] « Mais si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde. » (Antoine de Saint-Exupéry, Le petit prince, Gallimard, 1946)

Bertrand Durovray

Diplômé en Journalisme et en Littérature moderne et comparée, il a occupé différents postes à responsabilités dans des médias transfrontaliers. Amoureux éperdu de culture (littérature, cinéma, musique), il entend partager ses passions et ses aversions avec les lecteurs de La Pépinière.

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