Quand Paulette devient anarchiste

Paulette éditrice est une maison qui n’a pas froid aux yeux. Régulièrement, elle dépoussière dans ses pives des textes aussi concis que rarement lus, pour leur donner une seconde vie. Ainsi, Comment son patron tuait les anarchistes de T. Combe (pseudonyme d’Adèle Huguenin).

Derrière ce titre énigmatique se cachent deux nouvelles : celle, éponyme, qui donne le ton, et un récit plus long sobrement intitulé Prisonnières. En ouverture, une « Note de l’éditrice » revient sur la démarche toute particulière de cette pive – remettre au goût du jour une auteure romande qu’on ne lit plus aujourd’hui :

« Née dans une famille d’horlogers loclois, Adèle Huguenin (1856-1933) commence à publier des nouvelles sous pseudonyme dès 1879 ; son succès lui permettra de vivre progressivement de sa plume. En 1890, elle traverse une crise morale due à son échec à Paris, à une déception amoureuse et à la nécessité d’entretenir ses parents. Cette crise se traduira par une piété et un engagement ardents (lutte contre l’alcool, suffragisme, socialisme…), relayé par ses fictions et d’innombrables brochures et conférences. » (p. 5)

Désobéir or not désobéir ?

Malgré leur saveur ancienne, les deux nouvelles d’Adèle Huguenin n’ont rien perdu de leur sel. La première s’empare ainsi de la question des luttes entre employés et patrons, qui a traversé le XXe siècle et, par bien des aspects, reste toujours d’actualité : Comment son patron tuait les anarchistes suit les pas du tout jeune Jean Maraudet, apprenti chez M. Benoît. Ce maître, juste et honnête, traite ses ouvriers comme ses propres enfants ; il n’a qu’une seule bête noire : le mensonge. Évidemment, le malin Jean outrepassera la limite…

Sans être une réflexion sur l’anarchisme et ses fondements, le texte dépeint davantage les dérives des idéologies radicales et de la contestation à outrance. Adèle Huguenin explore les fondements de l’obéissance et la justesse d’une punition : faut-il accepter de se soumettre à l’autorité, si c’est pour son propre bien et pour de justes motifs ? Avec humour, elle désamorce le piège que lui tend le moralisme et laisse le lecteur se faire son opinion. Et, si les temps d’aujourd’hui ont changé, à l’heure où certains prônent la désobéissance civique pour motifs climatiques, on peut toujours s’interroger sur ses propres limites. Où s’arrête l’acceptation et où commence la liberté ?

« Je pourrais, continua-t-il, t’empoigner par les épaules, te coucher sur le plancher et t’administrer ta correction. Mais je n’en ferai rien. Réfléchis, et dans une heure vient me dire : ‘’J’ai mérité la canne, je l’accepte.’’ » (p. 16)

Huis-clos sous la neige

Prisonnières, de son côté, est de ces huis-clos qu’on aime lire en état assis confortablement chez soi – de préférence une après-midi ensoleillée… et surtout, s’il ne neige pas dehors ! La neige, justement, s’avère dans cette nouvelle être la pire ennemie de deux femmes, Épiphanie et Zina, une mère et sa fille qui vivent dans une ferme isolée. Tandis que la tempête fait rage au-dehors, elles se retrouvent coincées avec une meute de chiens dont elles ont la garde. Bientôt, il devient impossible de sortir, de faire du feu… ou de manger. Les réserves de nourriture s’amenuisant, l’animal comme l’humain reviennent à leurs instincts et la crainte de mourir se fait plus forte.

Moins politique que Comment son patron tuait les anarchistes, les Prisonnières n’en conservent pas moins le ton amusé – malgré la gravité de la situation qui fait ressortir les motivations des êtres piégés par le froid. Le revirement final, s’il a anachroniquement quelque chose du blockbuster américain (où tout finit toujours bien), fait sourire et rassure à la fois… tout en laissant sur sa faim : que ce serait-il passé si… ?

Mais ne comptez pas sur moi pour vous dire « si quoi ? ». Je ne voudrais pas vous gâcher la surprise. Lisez !

Magali Bossi

Références : T. Combe, Comment son patron tuait les anarchistes, Lausanne, Paulette éditrice, 2019, 84 p.

Photo : ©Magali Bossi

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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