Rebecca (1/2) : où l’ombre de l’une plane sur l’autre…

Dans le roman éponyme de Daphné du Maurier, Rebecca figure la femme ultime que la nouvelle Mme de Winter ne pourra jamais remplacer. Une analogie troublante fait de même du nouveau film de Ben Wheatley comparé à celui d’Alfred Hitchcock (1940).

Une rencontre, un amour. Alors qu’il séjourne à Monte-Carlo, le riche Maxim de Winter s’éprend d’une jeune femme de compagnie, l’épouse et l’emmène dans son domaine familial de Manderley, en Cornouailles. Là, la nouvelle Mme de Winter doit faire face à l’ombre de Rebecca, la défunte épouse de son mari.

Couleur versus noir et blanc, le brouillard persistant et un manoir gothique chez Hitchcock contre une lumière sépia qui inonde le film de Wheatley en lui donnant de faux airs rétros. D’emblée, l’on comprend que pour s’en éloigner, le jeune réalisateur britannique a pris l’exact contre-pied qu’avait adopté le maître du suspense.

De fait, il est aisé de voir des différences, majeures, tant elles sautent aux yeux : le Rebecca version 2020 s’attarde beaucoup sur l’histoire d’amour entre Maxim de Winter (Armie Hammer) et la future Mme de Winter (Lili James), beaucoup plus en tout cas que celui d’Hitchcock qui se hâte de précipiter ses personnages sur les lieux du drame, Manderley.

L’autre différence fondamentale entre les deux versions, c’est leur rythme : Hitchcock filme une scène pour l’intérêt scénaristique qu’elle présente pour lui (ce qui n’empêche pas un intérêt visuel) et l’arrête une fois cet objet acquis. Il n’y a pas d’esthétisme pour l’esthétisme mais une volonté assumée de viser à l’efficacité. Une époque révolue aujourd’hui dans le sens où, chez Wheatley, des images se succèdent, visiblement belles, mais qui ne font sens. Ainsi en est-il de la scène du rêve, placée dès l’entrée du film dans les deux versions et qui, pourtant, ne sert que d’introduction chez Wheatley (afin de lancer l’histoire à Monte-Carlo) alors que, chez Hitch, elle place le film dans une perspective rétrospective (un rêve tourmenté de Joan Fontaine quand elle entend parler de Manderley…) qui fait réenvisager le long métrage dans une acception psychanalytique qui apporte une profondeur qui fait malheureusement défaut à la version de 2020.

Symbolisme

Dans cette version de 1940, avec la pluie qui tombe en trombes lors de leur arrivée la première fois à Manderley, la beauté du lieu n’impressionne pas tant que sa majestuosité, avec ses murs en pierres de taille et ses hauteurs de plafonds qui font penser à un château – en réalité, la prison d’un donjon qui se refermera sur la nouvelle Mme de Winter.

Ainsi, la lumière qui se reflète dans les grandes baies vitrées nappe la salle de réception d’un voile fantomatique, tandis que l’ombre de Mme Danvers, la gouvernante, quand elle marche dans les couloirs, donne l’impression que c’est encore Rebecca qui règne sur les lieux ; on le constate aisément, si ce n’est pas l’esthétisme au sens propre qui obnubile Hitchcock, c’en est assurément la composition des plans.

De fait, la nouvelle Mme de Winter se sent perdue dans Manderley, de ne pas y trouver sa place avec l’omniprésence de Rebecca mais aussi socialement, alors qu’elle aurait dû, par sa naissance, se trouver avec les domestiques (la notion de classe sociale est beaucoup moins présente chez Wheatley, comme si en 2020, ces inégalités avaient disparu !).

Des similitudes demeurent cependant : l’histoire, évidemment, puisque les deux versions sont tirées du même roman, bien qu’Hitchcock s’en éloigne sensiblement pour n’en garder véritablement que le thème ; à la différence de Ben Wheatley, beaucoup plus fidèle – et dans ce sens un peu vain, car il nie la recréation artistique d’Hitchcock – au texte de Daphné du Maurier.

Si les points communs sont légion (mettre les « souvenirs en flacons », l’excuse des cours de tennis pour rencontrer Maxim, l’aile ouest inoccupée de Manderley, le brossage des cheveux…) des différences infimes apparaissent aussi, qui questionnent : pourquoi la jeune femme de compagnie mange-t-elle des huîtres chez Wheatley alors qu’elle préférait les œufs brouillés chez Hitch ? Inversement, comment Hitchcock a-t-il pu situer la scène de chantage dans un café ? Parfois, mais trop rarement, ces différences s’expliquent : si la nouvelle Mme de Winter (Lili James) mène la contre-enquête chez Wheatley (alors que Maxim de Winter la faisait seul dans la première version), c’est parce qu’il est un homme meurtri, qui occulte le fait que les autres peuvent ressentir et donc, souffrir également.

Psychologie

Cet aspect psychologique est pourtant davantage développé chez Hitchcock. Max, qui revit les traumas du lieu en y revenant, veut oublier le passé avec la nouvelle tandis qu’il s’accroche désespérément à lui. Cela est particulièrement marquant avec le mariage. Les deux versions font l’ellipse de la cérémonie proprement dite, comme si le bonheur se révélait définitivement peu cinématographique. Mais, chez Hitchcock, on voit les époux sortir de la mairie. La scène semble anecdotique – voilà peut-être pourquoi Wheatley n’a pas jugé nécessaire de la filmer – surtout chez Hitchcock dans son souci du rythme et de l’efficacité précités. Or, peut-être la différence est-elle sociétale : était-il impensable, en 1940, d’être marié à l’écran sans être physiquement et visuellement passé par la mairie ? A contrario, à l’heure des Pacs et autres mariages homosexuels, cette conjecture s’avèrerait quelque peu fantaisiste…

Pas ou peu de célébration dans les deux versions donc, mais avec une nuance : chez Hitchcock, on trouve une scène où les époux visionnent des images filmées de leur voyage de noces (les temps heureux), comme un clin d’œil aux débuts cinématographiques d’Hitch du temps du muet, qui montre en négatif (la morosité du présent) un Maxim définitivement plus torturé que chez Wheatley. N’est pas Hitchcock qui veut !

(À suivre, samedi prochain, même heure…)

Bertrand Durovray

Références :

Rebecca d’Alfred Hitchcock (1940), avec Laurence Olivier, Joan Fontaine… 2h10.

Rebecca de Ben Wheatley (2020) avec Armie Hammer, Lili James, Kristin Scott Thomas… 2h01.

Photos : © Kerry Brown/Netflix (montage : Bertrand Durovray)

Bertrand Durovray

Diplômé en Journalisme et en Littérature moderne et comparée, il a occupé différents postes à responsabilités dans des médias transfrontaliers. Amoureux éperdu de culture (littérature, cinéma, musique), il entend partager ses passions et ses aversions avec les lecteurs de La Pépinière.

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