Rêve de rêve : Marguerite Duras

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, c’est un texte d’Elise Gressot. Sa mission ? Imaginer le rêve de Marguerite Duras, à la manière d’Antonio Tabucchi. Attention, le pastiche n’est pas loin… Bonne lecture !

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Rêve de Marguerite Duras, écrivaine aux visages multiples et artiste touche-à-tout

Terrassée par l’alcool, Marguerite Duras s’écroule face contre terre. Le carrelage de la salle de bain se révèle froid au contact de sa joue, de ses mains, de ses jambes compressées dans des bas qu’elle n’a pas retirés. Quelques images tournoient encore dans sa tête. Puis plus rien…

Nous sommes la nuit du 24 août 1956.

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La mère et les frères étaient absents, seule l’ombre de la mère était présente. Elle effrayait l’enfant quand elle était petite. Et puis, la petite avait grandi, et avec elle son aisance avec l’ombre de la mère, Dô, qui elle avait conservé sa petite taille. La mère et les frères absents, l’enfant n’aurait pas dû se trouver là. J’ignore pourquoi j’étais venue : par défiance, par nostalgie ? Pour coudoyer une impression de familiarité ou de sécurité qui n’avait pourtant jamais pris racine, du temps du chasseur ? L’angoisse était partout : dans les fenêtres condamnées, dans les ampoules inertes, dans la normalité prétendue par l’ombre de la mère. Elle me rongeait. Et malgré son ton qui se voulait rassurant, parce qu’elle voulait s’esquiver, l’ombre de la mère, elle devait pressentir qu’elles étaient là, tapies dans l’obscurité.

Ce dont l’enfant percevait la présence, c’étaient les araignées, poilues comme des mygales, tachetées comme des panthères, voraces comme des mères. La petite rentra dans la chambre. La mort flottait tout autour. Je n’avais pas le choix, il fallait, je ne sais pourquoi, que je dorme dans ce lit, dans cette chambre qui n’était plus la mienne. Cette chambre était celle de la petite, elle avait été celle de la petite. Le lit était celui du père. Elle avait souvent pensé qu’il sortait tout droit de l’hôpital, et que la mort, peut-être, avait terrassé le père dans ce lit. À contre-cœur, je me glisse dans les draps. J’entends des bruissements, des grouillements. Les arachnides se retirent, comme l’ombre de la mère, comme la mère, dans l’abîme, dans un recoin de ma mémoire. Les draps, je les soulève d’un mouvement vif, pour vérifier qu’il n’y persiste plus rien du temps d’avant, de ce temps que j’ai oublié, le temps d’avant l’amant de Cholen. Au fond du lit trônent des rognures d’ongles. Ce sont des bouts de pattes d’araignées. Ce sont les tératomes de la mère. C’est la mue de la petite, qui ne craignait plus le noir, ou Dô, ou encore l’ombre de la mère. Je crois que parfois elle avait peur d’elle-même, de qui elle était devenue. Sur le qui-vive, mais rattrapée par la fatigue, l’enfant finit par s’endormir.

Je me réveille en sursaut. Quelque chose que je n’ose m’avouer occupe tout l’espace de ma bouche. Je la recrache. C’est une araignée qui tombe dans la paume de ma main. De dégoût surtout, je tente de la chasser. Elle se transforme alors en poupon de caoutchouc. C’est, je la reconnais, la fille que je n’ai pas eue. Je la sers avec tendresse, sans l’étouffer. Je m’efforce de lui transmettre l’amour que j’aurais essayé, de me mon mieux, de lui apporter. Je scrute le visage anonyme du poupon, et tâche de me représenter les traits qu’elle aurait eus. Quand soudain, je le vois. C’est le visage d’avant, celui d’avant que j’en attrape un autre, à quinze ans, à dix-huit ans. Je demeure un instant interdite, et enfin lui murmure : pardon pour ce qu’on t’a fait.

*

Depuis ce matin, la sonnerie du Télic se fracasse contre le mal de crâne de Marguerite Duras. Entre deux téléphones de condoléances, elle remet du café sur le feu, quand ce rêve se rappelle à sa mémoire, par bribes. La veille, sa mère est morte.

Elise Gressot

Ce texte est tiré de la volée 2020-2021, animée par Éléonore Devevey.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

Photo : © StockSnap

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