Robert a-t-il abusé Michele ?

Jusqu’au 14 novembre au Théâtre de la Parfumerie se joue Dylandit, un poème épique, urbain, bilingue et musical où le chemin de vie de la metteure en scène Michele Millner croise sans relâche l’œuvre de l’immense songwriter Bob Dylan.

On la sent remontée, Michele. Dès sa prise de parole liminaire pour accueillir le public dans le Grand Café, on comprend que le fil qui la lie depuis plus d’un demi-siècle au grand poète américain est une nouvelle fois mis à mal. En effet, une plainte pour abus sexuel contre l’icône du folk-rock a été déposée au mois d’août dernier par une femme qui avait 12 ans à l’époque des faits… en 1965.

Cette actualité a obligé la troupe à réécrire une partie du spectacle initialement créé en mars 2020 et dont les représentations ont tourné court pour les raisons que l’on connaît. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Les comédiens se posent d’ailleurs la question : « Aurions-nous fait ce spectacle si nous avions su ? » Revient alors le débat qui fait tourner les repas de famille en pugilats : « Faut-il séparer l’artiste de l’homme ? » Et les fantômes de Polanski, Allen et Céline se resservent du fromage.

Dans la file d’attente pour entrer dans la mythique salle de la Parfumerie, les conversations vont alors bon train. On évoque l’importance d’une parole désormais libérée, propos qui sera d’ailleurs souligné dans le spectacle. Oui mais… Écouter les victimes mais reconnaître un prix Nobel… Faire changer la honte de camp mais avoir droit au pardon… Pouvoir danser sur « Billie Jean » et aimer « Le vent nous portera » en respectant les enfants violés et Marie Trintignant… ? Avant même le premier accord de guitare, nous voici déjà bien empêtrés dans le blues des chroniques sociales dont se nourrit la grammaire poétique et musicale de l’omnipotent Robert.

À l’intérieur, la scène s’ouvre sur un univers en chantier : un groupe de musiciens à jardin sous des tubes de métal, deux échelles en bois qui partent dans les cintres, un échafaudage à cour, une petite scène, des taules mobiles, … On pourrait à la fois être dans une rue nocturne, un bar enfumé, une piaule d’étudiant ou un terrain vague post apocalyptique. Puis quand guitares, clavier, saxos et percus se mettent à rugir, c’est tout un monde qui chante une certaine image zimmermanienne faite d’injustices sociales, de blessures intimes et d’idéaux le plus souvent désillusionnés.

Et Michele est là, sur le plateau, dans un espace intermédiaire, à orchestrer cet étrange fatras, à la fois dehors et dedans, spectatrice et actrice de ce compagnonnage inspirant entre elle et Lui. Elle explique comment la langue sensuelle et charnelle du Maître lui a donné à penser sa vie dès son adolescence. Elle dit Dylan et Dylandit… Elle le chante, il l’enchante mais la fait-il chanter derrière l’enivrante apparence de l’artiste iconique ? Il y a une ambivalence relationnelle entre ces deux-là. Michele est fascinée par sa poésie mais n’est pas dupe de son sale caractère. Comme le feu qui attire et brûle, Michele cherche la bonne proximité avec le génie et ses zones d’ombre. Elle cherche… s’essaie même à traduire la langue du barde immortel pour partager en français le quasi-intraduisible… Quadrature du cercle… Paradoxe d’une œuvre qui ne se donne pas à tout le monde alors qu’elle a provoqué une rare révolution littéraire dans la musique. Elle cherche, Michele… aidée en cela par l’énergie débordante de Leo Mohr, par l’élégante justesse de Françoise Gautier et par l’espièglerie bienvenue de Naïma Arlaud. Mais le mystère Dylan est coriace.

Le voyage continue de ballades intimes guitare-voix en rock’n’roll agressifs et syncopés totalement assumés par les factotums susmentionnés dont le jeu et les voix sont amplifiés par l’engagement sans mesure des musiciens Yves Cerf, Sylvain Fournier et Maël Godinat. Et les chansons défilent, sous-titrées en français, illustrant les questions sociales et culturelles de la vie de Michele : la guerre, le racisme, les droits civiques, … Le délicat travail de lumière ainsi que des dispositifs scéniques originaux (théâtre d’ombre, mots-clés traduits sur des cartons de déménagement, photolangage des mille visages du chantre, …) permettent de se laisser glisser dans les scènes, qu’on en comprenne peu ou prou le sens.

Michele, accompagnée des deux actrices du spectacle, revient à la fin pour dire haut et fort que les temps sont en train de changer. Et que, sans très bien savoir quoi faire aujourd’hui de ce Robert-là, on peut toujours espérer, comme le dit Jean-Pierre Siméon, que la poésie aura la force de changer le monde.

On la comprend mieux, Michele. On comprend mieux les raisons qui la poussent à chercher son chemin à côté des poètes et de leurs énigmes. Quitte à s’égarer… Mais n’est-ce pas là justement que le voyage commence… ? Nicolas Bouvier, John Berger et Violetta Para ne la contrediront pas.

Alors en rentrant chez nous, sous la pluie de novembre, comment ne pas entendre résonner encore une fois la voix de Dylan : Combien de routes un homme doit-il parcourir avant qu’on puisse l’appeler un homme ? La réponse, Michele, est soufflée dans le vent.

Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Dylandit, du 2 au 14 novembre 2021 au Théâtre de la Parfumerie.

Mise en scène : Michele Millner

Avec Naïma Arlaud, Leo Mohr, Yves Cerf, Françoise Gautier, Sylvain Fournier et Maël Godinat.

www.theatrespirale.com

Photos : © Riccardo Willig

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, acteur laborieux, auteur amoureux et metteur en scène chanceux, Stéphane flemmarde à cultiver son jardin en rêvant un horizon plus dégagé que dévasté

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