Si « Bella Ciao » était dansé…

Dans le cadre du festival de la Bâtie, la Comédie a accueilli pour deux représentations exceptionnelles Encantado, un spectacle de danse révolutionnaire signé par la chorégraphe brésilienne renommée et engagée Lia Rodrigues.

Au début est le silence. Onze ombres humaines derrière un immense rouleau de tissu qui traverse le lointain de cour à jardin. Cent quarante couvertures chamarrées déroulées lentement en un patchwork géant qui recouvrira bientôt l’ensemble du plateau. Cett mosaïque bigarrée de matières, de couleurs et de motifs crée alors l’espace d’utopie des Encantados, entités mystiques protéiformes liant le monde des vivants et celui des morts.

Silence encore. La cérémonie commence. Dans ce jardin d’Eden amazonien arrive une femme nue. Elle s’agenouille et glisse peu à peu sous une couverture, puis sous une autre, puis… Chacun·e des onze artistes dénudé·e·s prendra ainsi son temps pour rejoindre le grand tapis et le démonter pour jouer avec les étoffes dans un ballet d’abord muet et lent. Qui dessous, qui s’enroulant dedans, qui s’en servant comme d’un costume, les danseur·se·s sculptent alors des formes mouvantes : dragon, tigre, sirènes, monstres, méduses… L’installation prend son temps, chaque geste est ciselé dans une chorégraphie fascinante soulignée par la nudité des corps.

Silence toujours. La transe gagne ce territoire à défendre. C’est maintenant un océan en mouvement de voguing[1] avec des vagues, des courbes, des déplacements bizarres, des déhanchés, des enroulés, des glissés, des portés, des poses et des postures, au-dessus, en-dessous… On s’essaie, on se toise, on se lâche. On expose des seins, des fesses et des sexes qui excitent, gênent et interpellent les imaginaires.

On sent le besoin d’expression à tout prix. On revient alors à la démarche artistique de Lia Rodrigues, à sa dimension politique. Dans un Brésil malmené par Bolsonaro et meurtri par la crise sanitaire, la grande chorégraphe – dont le centre d’art est installé dans une favela de Rio – crée l’espoir en montrant la beauté d’un peuple solidaire, pacifique et force d’opposition aux dérives fascisantes.

Et tout à coup un cri. Poussé par une sorte d’empereur entortillé dans sa toge. Il nous provoque, les yeux hagards, le torse en avant, éructant sans préavis ses stridulations de vélociraptor. C’est le signal. Des corps en mouvement monte alors un charivari qui donne une texture encore plus étrange à l’ensemble.  Quelque chose s’accélère. Un rythme répétitif de maracas vient scander le ballet débridé. Des voix de femmes s’y ajoutent. Les esprits danseurs n’ont pas l’air d’avoir toute leur raison, on se croirait dans un asile de fous : les langues sont tirées, l’énergie devient encore plus animale et sauvage, la clameur générale, exubérante et festive.

Alors la fête. Du peuple, de la liberté, de la créativité. Il semble que chaque esprit malin s’évertue à élargir le champ des possibles pour agrandir celui du pensable. C’est une movida sud-américaine, une démocratie joyeuse qui confine au fantasme anarchique. On est en tout cas aux antipodes du délire uniforme de certaines dictatures, du Brésil à la Russie en passant par les États-Unis, la Chine, la Guinée équatoriale ou la Corée du Nord. On peut en effet lire le cœur joyeux de cette chorégraphie vaudou moderne comme un plaidoyer pour les différences, une métaphore de la tolérance, d’une société où il y aurait enfin une place pour tou·te·s.

Puis tout s’emballe. Contre la morosité ambiante, dans une danse fougueuse, militante et tellurique, les couvertures volent, les encantados s’amusent, chantent, virevoltent. Tantôt en groupe, tantôt en solo, portés par une transe collective. Leur énergie est vitale, communicative, résiliente. Les corps émancipés font leur insurrection. Ils dansent l’enchantement, l’émerveillement d’un monde dans lequel, à l’image de l’infatigable Sysiphe, tout est heureusement à réinventer tout le temps. Il y a de la jouissance chez ces gens-là, celle qui a fait dire un jour à Mark Twain : « C’était impossible, ils ne le savaient pas, alors ils l’ont fait ».

Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Encantado, les 1er et 2 septembre 2022 à la Comédie de Genève, dans le cadre de La Bâtie – Festival de Genève.

Conception : Lia Rodrigues en étroite collaboration avec les onze interprètes David Abreu, Raquel Alexandre, Valentina Fittipaldi, Larissa Lima, Leonardo Nunes, Tiago Oliveira, Dandara Patroclo Santos, Carolina Repetto, Andrey da Silva, Felipe Viera Vian et Ricardo Xavier

Photos : © Sammi Landweer

[1] style de danse urbaine consistant à faire, en marchant, des mouvements avec les bras et les mains, inspirés des poses de mannequins lors des défilés de mode.

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, acteur laborieux, auteur amoureux et metteur en scène chanceux, Stéphane flemmarde à cultiver son jardin en rêvant un horizon plus dégagé que dévasté

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.