« The Big Lebowski » : Dude, cet anti-héros définitivement culte

Septième film d’Ethan et Joel Coen, The Big Lebowski conte de manière drolatique les péripéties du Dude, improbable personnage entraîné bien malgré lui dans une rocambolesque affaire de kidnapping…

The Big Lebowski, c’est l’histoire de Jeff(rey) Lebowski, dit le « Dude » (le mec, curieusement traduit le Duc, en français[1]), à L.A. au début des années 90. Fainéant, « sûrement le type le plus fainéant du comté de Los Angeles » comme le présente la voix off, il est du genre à déambuler au supermarché pour acheter du lait en peignoir, tongs et lunettes de soleil !

Tout est en rupture dans ce film : la scène d’ouverture, d’une extrême lenteur, un peu comme dans les westerns d’antan, est immédiatement suivie d’une scène d’agression violente dans la cuvette des toilettes que ne renierait pas Quentin Tarantino. Car il y a erreur sur la personne, on confond le Dude avec son homonyme Jeffrey Lebowski, le millionnaire dont la très jeune épouse Bunny doit de l’argent au roi du porno Jackie Treehorn (Ben Gazzara).

Casting cinq étoiles

Impérial, Jeff Bridges (que l’on reverra dans True Grit) ne joue pas, il incarne le Dude, et tient assurément ici le meilleur rôle de sa carrière. Outre ce loser magnifique, on trouve John Goodman (acteur fétiche des frères Coen : Arizona Junior, Barton Fink, Le grand saut, O’Brother, Inside Llewyn Davis) en Walter Sobchak, énervé perpétuel, radical et exubérant au possible qui ramène toujours tout à la guerre du Vietnam, et Steve Buscemi/Donny (toujours parfait, qui campe ici le copain sympa à côté de la plaque) en partenaires de bowling ; avec également Julianne Moore/Maude Lebowski, la fille du millionnaire avec qui elle est en froid, qui donne l’impression d’être en récréation sur ce film (un sentiment que l’on retrouvera, en 2008, en voyant Brad Pitt dans Burn After Reading), Philip Seymour Hoffman (Brandt, le secrétaire servile du millionnaire), Flea (le bassiste de Red Hot Chili Peppers) en nihiliste…

Quant à la musique, elle est au diapason – ce qui rajoute à l’identification du public et contribue au caractère culte du métrage : Bob Dylan (The Man in Me), Creedence Clearwater Revival (Looking Out My Back Door ; Run Through The Jungle), Santana (Oye como va), ainsi qu’Hotel California, pas la version des Eagles parce que le Dude déteste ce groupe (il y en a quand même un titre, Peaceful Easy Feeling !) mais en style flamenco par les Gypsy Kings…

Scénario en roue libre

Comme toujours (en tout cas pour tous leurs films jusqu’au début des années 2000), The Big Lebowski est produit par Ethan, réalisé par Joel Coen mais écrit par les deux. À ce niveau-là, c’est un feu d’artifice : lorsqu’ils ont débarqué chez le Dude, un des hommes de mains de Treehorn a uriné sur son tapis. Tout est dans le style : le Dude est nonchalant, foncièrement amorphe. Adepte des White Russian (cocktail russe à base de vodka), il est cool et aime planer en écoutant l’enregistrement sonore du championnat de Venice Beach 1987 de bowling après avoir fumé de l’herbe. Mais il a un défaut : il est influençable. Walter lui met en tête de se faire rembourser son tapis auprès du millionnaire, et de cette velléité un peu contre-nature découlera toute une suite de péripéties.

Le Dude : « Smokey était objecteur de conscience. » Walter : « Tu sais, moi aussi, j’ai fricoté avec le pacifisme. Pas au Vietnam, évidemment. » Le Dude : « Tu sais qu’il a des problèmes psychologiques. » Walter : « Tu veux dire, en plus d’être pacifiste ? »

Le bowling qui dégénère, l’enlèvement puis la demande de rançon de Bunny et même le spectacle de danse du quintette de son propriétaire, qui invite le Dude, tout se mélange, créant un imbroglio d’une incroyable richesse. Ainsi, Lebowski (le millionnaire) demande au Dude de faire le coursier pour livrer la rançon. Le Dude ne veut pas d’histoires… mais l’autre Lebowski lui donne 20’000 $ en plus du tapis emprunté comme dédommagement qu’il peut garder. Alors…

En parallèle, l’histoire du bowling avance, avec l’arrivée de John Turturro, autre acteur fétiche des frères Coen (Barton Fink et O’Brother, qui a notamment réalisé The Jesus Rolls en 2020[2]), dans un petit rôle ici mais marquant, en Jesus Quintana avec sa combinaison violette.

Mettre sur le même niveau l’anecdotique et le dramatique, voilà ce qui crée décalage et humour, plaçant définitivement ce film dans la lignée des meilleurs Tarantino.

Jeffrey Lebowski : « Qu’est-ce qui fait un homme, M. Lebowski ? Est-ce être prêt à faire le bon choix, quel qu’en soit le prix ? N’est-ce pas ça qui fait un homme ? » Le Dude : « Bien sûr, et une paire de testicules. »

Le scénario rebondit constamment même quand on le pense dans une impasse. Ainsi les Coen lancent des pistes, Maude en est une, le millionnaire qui lui donne l’orteil sectionné de Bunny une autre, les Allemands à la marmotte qui cherchent leur argent une troisième. Tandis que dans le même temps une mystérieuse coccinelle bleue suit le Dude partout. Bref, tout le monde lui en veut et une question s’impose : comment va-t-il sauver sa peau ?

« C’est une affaire très compliquée, avec beaucoup de tenants, d’aboutissants, beaucoup de pistes à suivre, beaucoup de pistes dans la tête de Dude[3] », dit l’intéressé dans ce qui ressemble fort à une note d’intention des frères Coen au moment de se lancer dans l’écriture du scénario de leur film. Un enchevêtrement jubilatoire mais dangereux pour la cohérence[4]. Or, l’on a tant d’affection pour leur héros que l’on pardonne volontiers ces approximations. De même qu’on agrée à ce facile accès de lucidité qui fait prendre conscience au Dude qu’il a été dupe. Le pigeon ou le dindon de la farce ? Qu’importe, elle nous a bien fait rire !

Bertrand Durovray

Référence : The Big Lebowski, d’Ethan et Joel Coen, avec Jeff Bridges, John Goodman, Steve Buscemi, John Turturro… 1998 (1h59)

Photos : © Polygram/Working Title

[1] Sans doute pour la sonorité.

[2] Spin-off de The Big Lebowski dans lequel il reprend son rôle de Jesus Quintana.

[3] Variante : « Heureusement je m’en tiens à un régime sans trop de drogue pour garder l’esprit vif. »

[4] Lors de son spectacle de danse, le propriétaire de l’appartement du Dude est seul sur scène. Il est passé où son quintette ?

Bertrand Durovray

Diplômé en Journalisme et en Littérature moderne et comparée, il a occupé différents postes à responsabilités dans des médias transfrontaliers. Amoureux éperdu de culture (littérature, cinéma, musique), il entend partager ses passions et ses aversions avec les lecteurs de La Pépinière.

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