Tutti frutti

Le Théâtre Saint-Gervais se transforme jusqu’au 17 décembre en Grand Dancing sur lequel cinq actrices et acteurs font résonner leurs histoires personnelles avec des références classiques et modernes du théâtre, du cinéma, de la littérature et de la chanson.

Meubles de jardin en bambou, cabane fleurie pour bar à cocktail et piste de danse. La soirée s’annonce bien. Arrivent trois hommes et deux femmes qui se mettent à préparer quelque chorégraphie en cassant d’emblée le quatrième mur pour mieux embarquer le public dans ce qui est en train de se mettre en place.

Marius Schaffter s’avérera spectaculaire dans sa gestuelle poqueline, Céline Nidegger réchauffera l’ensemble de son énergie solaire, Ludovic Chazaud katerinera à souhait en prenant le temps nécessaire, Virginie Shell nous entraînera dans la poésie de sa délicatesse et Bastien Semenzato impressionnera dans sa tenue du rôle jusqu’au moindre détail (ah ce fil de micro…)

C’est un peu comme dans un dancing, donc. Il y a plusieurs sortes de musiques comme autant de chapitres de l’histoire : twist, slow, madison, quart d’heure américain… mais à la fin une seule métaphore, celle du boogie-woogie de nos vies.

C’est un peu comme dans un film de Woody Allen. Des gens ordinaires – des actrices et des acteurs – se rencontrent, se racontent, se rapprochent et tentent de se comprendre en croisant histoires personnelles et références éclectiques.

C’est un peu comme dans une chanson de Philippe Katerine : décalé, bizarre, léger et profond à la fois, désespéré en surface, libre au fond, en quête d’identité et du papayou rêvé qui nous libérera de nos solitudes.

C’est un peu comme dans une scène de Quentin Tarantino quand il filme l’absurdité du postmodernisme pour nous sortir de notre petit confort et nous faire voyeurs de situations sodomites glauques d’où peut toujours sortir un inattendu d’humanité.

C’est un peu comme dans une comédie de Molière. Tout reste d’actualité – quatre cents ans après sa naissance – et, sous la caricature, il y a encore et toujours à rire contre le pire (Samuel Beckett) pour se sauver de nous-mêmes.

C’est un peu comme dans un pilote de télévision : on s’y croit, on espère que cela va donner une série sur Netflix, on fantasme sur notre quart d’heure warholien… en attendant le suivant… comme ces garçons en chemises à fleurs qui espèrent qu’on va les inviter pour le prochain slow.

C’est un peu comme la pipe de Magritte : « Ceci n’est pas une actrice ». Non, c’est une personne qui s’appelle Céline, Virginie, Bastien, Marius ou Ludovic et qui joue à être des personnages en bouffant de la fiction pour questionner sa place d’humain en perdition au grand bal de l’existence.

C’est un peu comme dans un livre de Marguerite Duras où l’on regarde toutes ces danses sexuelles et nos terribles chances d’exister avec un mélange de détachement, de tendresse et de cocktails alcoolisés.

Bref, c’est un peu comme dans la vie. Un voyage « tutti futti » entre Racine, Godard et Madonna, une dérive qui ne connaît pas à l’avance son itinéraire. Avec des chouettes moments, des faux rythmes, des gags concentrés et des jolis petits pas de côté. Parfois on perd un peu le sens, le fil rouge. Et alors ? C’est la vie… Alors on danse encore un peu. Et à la fin, après avoir bu une coupe de champagne avec Tchekhov, la lumière s’éteint. Et vous, vous êtes plutôt Elvis ou Beatles ?

Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Le Grand Dancing, de Virginie Schell et Julien Basler du 11 au 17 décembre 2021 au Théâtre Saint Gervais.

Mise en scène : Julien Basler

Avec Ludovic Chazaud, Céline Nidegger, Marius Schaffter, Virginie Schell et Bastien Semenzato

https://saintgervais.ch/spectacle/le-grand-dancing-2

Photos : © Laurent Nicolas

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, acteur laborieux, auteur amoureux et metteur en scène chanceux, Stéphane flemmarde à cultiver son jardin en rêvant un horizon plus dégagé que dévasté

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code