Variations : Comment s’en sortir sans sortir

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Le confinement a été une période particulièrement stressante – mais étonnamment riche en inspiration. Autour de la question « comment s’en sortir sans sortir ? », Julie Cecchi vous propose sa vision personnelle de la situation… à la manière d l’OuLiPo (Ouvroir de littérature potentielle).

* * *

Comment s’en sortir sans sortir ?

7h30. Nous sommes jeudi matin. Mon mari n’est toujours pas rentré. Encore une de ces soirées arrosées qu’il a dû finir chez ses amis. En ce moment, c’est deux fois par semaine. Il dit qu’il a besoin de décompresser après ses heures supplémentaires au boulot pour pouvoir payer les soins d’Emy. Étant son beau-père, il n’arrête pas de me répéter qu’il n’a pas choisi toutes ces complications. Emy est une complication pour lui. Quand ton enfant est atteint d’une dépression sévère, ce n’est pas facile tous les jours. Il ne comprend pas comment l’on peut être ainsi quand « on a tout ce que l’on veut ».

Comment s’en sortir sans sortir ?

7h30. Je toque à la porte de ma patiente pour la réveiller. Je m’assure qu’elle effectue correctement ses tâches matinales : les toilettes, la douche et l’habillement. Ici, il n’y a pas d’intimité. Nous sommes dans l’obligation de vérifier tous les faits et gestes de nos malades. Ces derniers sont entourés par quatre murs blancs, entre lesquels il y a un lit ; une lampe ; une commode ; une armoire ; des toilettes et une douche. Rien de plus simple. Et pourtant quelqu’un plein d’imagination pourrait trouver le moyen de se blesser volontairement. Il n’y a pas de place pour la pudeur. Je lui donne son déjeuner habituel : des céréales et un fruit. C’est pendant l’activité libre qu’elle est le plus apaisée. Ce qui plaît à Emy, c’est la musique. Je lui passe les chansons de son album préféré des Rolling Stones. Je me plais à penser que je suis celle qui aide ses patients à souffler, oublier, un instant.

Comment s’en sortir sans sortir ?

7h30. L’infirmière vient me réveiller. Je vais aux toilettes, prends une douche et m’habille. On veille à ce que je prenne un déjeuner : des céréales et un fruit. Il suffit juste de faire ce qu’ils vous disent et, en six semaines, vous serez dehors. Il faut veiller à manger en quantité suffisante ; boire ; conserver une bonne hygiène ; prendre ses médicaments ; participer chaque jour aux séances de soutien individuelles et montrer une bonne mine au médecin. C’est aussi simple que ça. Mais je ne satisfais pas toujours ces conditions. C’est la quatrième fois que je me retrouve ici, dans « l’unité de réhabilitation ». C’est l’expression sublimée pour signifier « hôpital psychiatrique », ou, comme dirait mon beau-père, « maison de fous ». La vérité, c’est que je ne me suis jamais sentie aussi normale et libre que dans cet endroit. Cette idée peut paraître, et je le conçois, illogique, paradoxale, aberrante, voire absurde. Et pourtant, ici, je ne suis plus prisonnière de mes pensées. Je peux rester silencieuse, et on ne me brusquera pas à parler. Je peux crier mon mal-être, et on ne me dira pas de me taire.

À quinze heures, c’est activité libre, pour moi : la musique. À seize heures, les visites : le retour à la réalité. Dix-sept heures : prise d’antidépresseurs – mon moment favori. En dehors de cet établissement, je suis la plaie, la dépressive, l’illégitime, celle qui est désagréable et qui « pourrait faire un effort », celle qui ne sourit jamais, qui est triste pour rien. En dedans, je suis une patiente parmi tant d’autres, je suis normale. Je suis chez moi.

Julie Cecchi

Photo : © DarkoStojanovic

Ce texte est tiré de la volée 2020-2021, animée par Éléonore Devevey.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *