Guinée : Jérôme Richer au cœur des mines

Du 8 au 20 octobre, Jérôme Richer et la Cie Des Ombres s’installent au Théâtre Pitoëff. Sous un titre métaphorique, Cœur minéral (écrite par Martin Bellemare), se cache une réalité très actuelle qu’on oublie souvent dans nos contrées : l’exploitation minière intensive de la Guinée. Et son impact humain.

Je connais Jérôme Richer pour ses pièces engagées, son caractère affirmé de metteur en scène qui dénonce, qui attaque et qui se joue des hypocrisies sociales. Certaines de ses mises en scène ont été pour moi de petites secousses – un moyen d’ouvrir les yeux sur des faits réels que j’oubliais de voir : des communautés roms de Tout ira bien (2015) aux protagonistes de Si les pauvres n’existaient pas, faudrait les inventer (2019), par exemple. Avec Cœur minéral, il aborde un nouveau continent – dans tous les sens du terme.

La Guinée, une mine à ciel ouvert

Boubacar est né au Canada de parents guinéens. Après des études brillantes, il obtient un poste dans une grande entreprise d’exploitation minière. Son job ? Faire le lien entre son patron (le Canadien Perry, dont la suffisance fleure le temps du colonialisme triomphant) et les populations locales. La Guinée est le paradis des ressources minières : au premier plan, la bauxite, dont sont tirés l’alumine et l’aluminium. Ces richesses, on se les dispute, on se les arrache – mais les gens sur place en voient peu la couleur. Cœur minéral décrit ainsi les différents niveaux de l’exploitation minière : les compagnies occidentales qui contrôlent les mines et s’arrogent les terrains à coup de permis d’exploitation ; les entreprises locales qui sont mandatées et touchent des pots-de-vin (comme le gouvernement, d’ailleurs) ; les habitants qui travaillent comme mineurs et voient leurs ressources pillées, leur eau polluée, leurs terres arables rendues stériles.

Cette mine à ciel ouvert qu’est la Guinée, voilà où retourne Boubacar en compagnie de son patron. Il a pour mission de pacifier les relations avec des villageois qui doivent être évacués pour permettre l’ouverture d’une nouvelle mine. Les discussions sont houleuses : tandis qu’il tente de convaincre le chef du village, son cousin s’insurge contre le pillage et la pollution qui en résulte. Le désaccord se soldera par l’effondrement de plusieurs bâtiments et la mort de l’agitateur idéaliste – assassinat ou accident ? –, un drame qui poussera Boubacar à remettre en question sa vision du monde.

Une critique sans solution(s) ?

Cœur minéral est l’œuvre de l’auteur québécois Martin Bellemare. Plus qu’une histoire, c’est une enquête de terrain réalisée grâce à une résidence d’écriture en Guinée. Fiction documentée, la pièce se veut le miroir des problèmes que soulève l’exploitation minière de l’Afrique par l’Occident. Pourtant, si la charge critique est fortement présente dans la mise en scène de Jérôme Richer (on n’en attendait pas moins de lui !), elle laisse un peu sur la faim : dénoncer, oui… mais ne peut-on pas également trouver des solutions ?

Au texte de Bellemare, qui pointe avant tout des difficultés économiques et humaines générées par ces entreprises voraces, il manquerait peut-être une perspective de fond plus écologique. Les stratégies que Boubacar met en place visent avant tout à chercher la conciliation avec les villageois pour qu’ils quittent leurs habitations de leur plein gré ; on parle de compensations économiques, de solutions qui contenteraient tout le monde. Néanmoins, n’est-ce pas d’abord la viabilité et la validité même de l’exploitation minière (en tant qu’activité humaine qui détruit l’ensemble d’un écosystème pour générer du profit) qu’il faudrait remettre en question ? Si le cousin idéaliste de Boubacar effleure cette question, elle demanderait à mon sens d’être davantage centrale. À l’heure où le réchauffement climatique est sur toutes les lèvres, faut-il continuer ce genre d’activité ? À quel prix ? N’est-ce pas avant tout la pertinence de notre modèle économique mondial, qui vise à presser la Terre comme une orange pour s’approprier ses richesses, qui devrait être revu intégralement ? Ou ces questions ne sont-elles pas, aujourd’hui, devenues si tristement banales qu’elles ne parviennent plus à provoquer l’impact qu’elles devraient ? Suivant Bellemare, Jérôme Richer ne va toutefois pas si loin, préférant se concentrer avec justesse et énergie sur l’aspect humain du problème. Il délègue ainsi au public le soin de tirer les conséquences sur sa propre responsabilité et sur les solutions radicales que la situation exigerait. À nous d’agir, peut-être.

Dialoguer avec l’autre

Au niveau formel, Cœur minéral apparaît comme une pièce chorale portée par plusieurs voix : la narratrice, qui encadre le récit et lui donne ses grandes inflexions ; Boubacar et son patron, tenants des exploitants miniers ; les représentants des industries locales ; les migrants qui traversent le grand mur de la Méditerranée pour trouver en Europe fortune et nouveau départ (mais qui reviennent souvent, victimes des illusions et de la répression des douanes) ; les villageois qui voient leurs ressources et leur santé diminuer de conserve ; les travailleurs des grandes villes, petites mains qui dépendent plus ou moins de l’exploitation minière ; les spécialistes locaux, géologues de formation, qui voudraient mettre davantage la main à la pâte mais voient leurs projets freinés par un système corrompu…

Ils sont six acteurs et actrices pour incarner ces êtres, endossant des rôles multiples dans de brèves scénettes qui se suivent comme les perles du même collier : Morciré Bangoura, Moïse Bangoura, Fidele Baha, Ashille Constantin, Adrian Filip et Fatoumata Sagnane Condé. Comme l’annonce Jérôme Richer en préambule, certains viennent directement de Guinée – et l’échange entre artistes de pays différents éclate dans toute son énergie et sa diversité : on chante, on danse, on rit, dans une fresque qui, si elle dénonce et attaque, reste avant tout joyeuse. Comme une autre manière de prendre conscience des enjeux géopolitiques de notre époque.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Cœur minéral, de Martin Bellemare, du 8 au 20 octobre au Théâtre Pitoëff.

Mise en scène : Jérôme Richer

Avec Morciré Bangoura, Moïse Bangoura, Fidele Baha, Ashille Constantin, Adrian Filip et Fatoumata Sagnane Condé

Photo : © Cie Des Ombres

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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