At The End You Will Love Me : une (en)quête qui prend forme !

Cette saison, dans le cadre d’un partenariat, la Pépinière produira des reportages sur les créations programmées au Théâtre Saint-Gervais afin de documenter les méthodes de travail des artistes.

À quelques jours de la première, la troupe de At The End You Will Love Me est réunie dans la salle emblématique du Théâtre Saint-Gervais, au 7e étage. Entre miroir et coucher du soleil, ils et elles continuent de mener cette « (en)quête sur l’(im)possible guérison ». À voir du 12 au 21 mai !

C’est avec un grand plaisir que je retrouve la troupe. Tout le monde n’est pas encore là. Sur le plateau s’activent Joell Nicolas (alias Verveine) et Saïd Mezamigni, qui planchent sur l’enveloppe sonore de cette création qui mêle texte, documentaire vidéo et musique live. Dans les backstages, Caroline Bernard vibre comme une pile électrique. Il faut dire que ce projet, c’est elle qui le porte. Il y a six ans, elle a rencontré Valerio, un rappeur roumain de 27 ans. Ils covoituraient ensemble et pendant le trajet, ils se sont liés d’amitié. Après leur rencontre, ils sont restés en contact : Caroline traversait un deuil ; Valerio était l’oreille attentive. Puis, quelques mois après, c’est Valerio qui a connu une véritable descente aux enfers, après une rupture amoureuse. « [I]l a été diagnostiqué par toutes sortes de mots/maux de la santé mentale : schizophrénie, bipolarité, borderline, etc. », explique Caroline. « Et à chaque fois que ces mots-là tombaient, moi je ne reconnaissais pas mon ami dans ces mots. Et c’est de là qu’est né le processus de travail, à savoir se rattacher à la poésie, à la création, aux mots, à la scène, à ce qui nous unissait, pour essayer de transcender ce qui avait été posé par les médecins[1]. » At The End You Will Love Me est né de cette rencontre, de cette tentative d’élucidation d’un diagnostic incompréhensible, de cette (en)quête autour d’autres manières de comprendre et de soigner – une (en)quête qui a mené Caroline vers des voies alternatives à la psychiatrie et à la vie normée.

Les mots/maux de Saïd

« On n’arrive pas à imaginer que c’est si proche », me dit-elle, « je crois que quand on crée, on aimerait bien avoir toujours du temps en plus. » Seulement le temps, c’est un peu comme le sable : ça file entre les doigts… alors on retouche le texte de la pièce, encore une fois, pour que les longueurs disparaissent, que l’harmonie émerge. Cette recherche d’harmonie, c’est aussi celle qui émerge du travail mené en parallèle par Verveine et Saïd : sur le plateau, au milieu du décor déjà monté, les voilà concentrés. Saïd rappe, et la musique de Verveine forme l’ossature de ses mots qui s’envolent. Les phrases’entremêlent aux craquements du plancher sous ses baskets blanches. Peu à peu, le rythme devient obsédant, des motifs se dessinent – système carré dans une terre rondetourne en rond, tourne en rond, harmonie avec la Terre-mère… des bouts de texte que je glane. Ce que raconte Saïd, je le comprends progressivement, c’est sa propre expérience : déclaré schizophrène à vingt ans, il est passé par toutes les étapes de l’hospitalisation, les hauts et les bas des traitements qui ne marchaient pas… jusqu’à ce qu’il trouve un équilibre. Aujourd’hui, Saïd est musicien et pairaidant : médiateur en santé mentale, il collabore avec les hôpitaux psychiatriques de Marseille. Son travail remet le patient au centre du processus thérapeutique, comme véritable partenaire de guérison – et plus comme seul objet du traitement. Voilà ce que rappent, en substance, les mots de Saïd : où est la normalité, demandent-ils ? Et d’abord, qu’est-ce que c’est, la normalité ?

Entre soleil et rhizome

J’écoute Saïd porté par les rythmes de Verveine. Découpée par le décor qui a pris possession de l’espace scénique, sa silhouette devient métaphore du projet monté par Caroline. Face au public, trois écrans sont suspendus au plafond. Plus grands qu’un humain, ils tiennent à la fois de l’écran de projection, du miroir dans lequel on se reflète, de la glace sans tain des commissariats et des fenêtres ouvertes sur l’immensité du ciel. Ils font écho à d’autres miroirs et écrans, disposés autour du plateau. Saïd, qui se tient derrière eux, m’apparaît dans une transparence opaque, un peu bleutée ; je vois à peine les traits de son visage – comme pour symboliser la difficulté qu’il y a à vouloir cerner une identité diagnostiquée comme schizophrène, borderline ou bipolaire.

« On ne fait jamais de filage avant la fin de la journée », m’explique Verveine pendant une pause cigarette. « Parce qu’on travaille avec la lumière du soleil, tu vois. C’est pour ça que la pièce se jouera un peu plus tard que d’habitude : on attend le coucher du soleil. » Caroline me fournit des détails : « On travaille au 7e étage pour pouvoir être accompagnés par le soleil qui se couche, on ne fermera pas les rideaux. » La troupe joue avec la lumière et la musique, l’intérieur et l’extérieur qui rebondiront et traverseront les écrans-miroirs-vitres. Pourquoi ce choix ? « [P]our essayer de mener le spectateur dans quelque chose qui prend part à un grand tout, entre l’intérieur de la scène et l’extérieur du dehors. Parce que c’est l’histoire d’un grand tout, en fait, c’est l’histoire de vies qui sont au plateau[2]. »

Pour donner à voir, donner à comprendre et à entendre ces vies (celles de Caroline, de Valerio, de Saïd et des autres), le projet At The End You Will Love Me quitte aussi les planches. « J’ai pensé cette (en)quête comme quelque chose qui ressemble à un rhizome : il y a différents éléments, différents événements qui sont interconnectés et qui se répondent entre eux », me raconte Caroline. Pour marquer la dernière de la pièce, la journée du 21 mai sera ainsi consacrée à la question de la folie : comment la perçoit-on, à travers l’histoire et les lieux ? Quel regard porte-t-on sur elle dans nos sociétés modernes occidentales ? Et ailleurs ? Intitulée « À la folie », cette journée se tiendra en collaboration avec l’émission LE LABO (Espace 2). Autour de Caroline Bernard se retrouveront des historiens de la médecine et des religions, des psychologues et des psychiatres, des praticiennes et praticiens en santé mentale.

De quoi nous mettre l’eau à la bouche, en attendant la première !

Magali Bossi

Retrouvez cet article sur le blog du Théâtre Saint-Gervais.

Infos pratiques :

At The End You Will Love Me. (En)quête sur l’(im)possible guérison, une ciné-radio performance de Caroline Bernard, sur un texte de Caroline Bernard et Valerio, au Théâtre Saint-Gervais du 12 au 21 mai 2022.

Conception : Caroline Bernard

Avec Caroline Bernard, Valerio, Saïd Mezamigni (Comodo), Joell Nicolas (Verveine), Alexandra Nivon et Radu Podar

https://saintgervais.ch/spectacle/at-the-end-you-will-love-me-enquete-sur-limpossible-guerison/

Pour en savoir plus :

– Le blog de Caroline Bernard, sur lequel elle consacre de nombreux articles au projet et à sa genèse : https://blogs.letemps.ch/caroline-bernard/

Photos : © Caroline Bernard  / Damien Guichard

[1] Voir https://saintgervais.ch/trois-questions-a-caroline-bernard/.

[2] Voir https://saintgervais.ch/trois-questions-a-caroline-bernard/

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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