Surpopulation

Aujourd’hui, nous vous proposons une nouvelle signée par Mémoire du Temps. Elle a été initialement publiée aux éditions Jacques Flament en 2020, dans le volume 2 des Cahiers du Cipala. Elle s’inspire d’une devinette mathématique : “Si un nénuphar se dédouble tous les jours et que la mare est à moitié couverte de nénuphars au bout de vingt jours… au bout de combien de jour sera-t-elle remplie ?” C’est la première des cinq fables consacrées à Rainette, un personnage créé par Mémoire du Temps. Bonne lecture !

Jadis, une jeune rainette partit en quête d’une mare inhabitée. Elle avait mal vécu toutes les mutations de sa jeunesse dans la promiscuité et le surpeuplement, et aspirait à un havre de paix et de sérénité.

Elle en dénicha une toute petite : le charme d’une fine pellicule verte, le calme du lieu et aucune autre grenouille à l’horizon. Le soir venu, gavée d’insectes volants guère effarouchés par ce mignon animal, elle se résolut à passer sa nuit sur le superbe nénuphar flottant au milieu du minuscule étang.

Au réveil, elle découvrit un second nénuphar juste à côté du sien. Sans y prêter attention et curieuse des alentours, elle explora les rives et les abords du plan d’eau. Elle perçut un aimable coassement et se dirigea vers la source de ce chant. Un charmant batracien fredonnait une douce mélodie qui émut fort la rainette. Son cœur en chavira tant que, au crépuscule, ils se retrouvèrent l’un contre l’autre à échanger de doux câlins.

Le lendemain matin, enlacés sur la rive, rassasiés de bonheur, ils aperçurent quatre nénuphars. Elle se sentit dolente en fin de matinée et son compagnon pourvut à tous ses besoins. En début de soirée, la souffrance empira ; soudain, deux petits œufs surgirent. Le couple néophyte s’émerveilla de ces pontes inattendues. L’amant s’empressa de confectionner d’adorables berceaux emplis d’eau et les installa au pied des fleurs pour aider peut-être aux mues prochaines. Au petit jour, la flore aquatique avait encore doublé. Un quatuor de copains de son nouvel amoureux vint en visite et choisit de rester dans ce paradis. De proche en proche, d’amis en connaissances, de frères en sœurs, de cousins en cousines et d’éclosions en sus, chacun des nouveaux nénuphars, toujours prolifiques eux aussi, se trouvait occupé : certains par une grenouille, un couple, une jeune grenouillette… ou d’autres abritant des pouponnières.

Hélas, un matin, la mare se réveilla presque submergée par la multiplication de ces lis d’eau. On les tassa un peu, on optimisa leur place, et ainsi l’étendue liquide réapparut sur la moitié de la surface.

La population adulte se regroupa afin de décider des mesures à prendre pour résoudre cette crise. Fallait-il déménager avant demain vers un autre étang où la nage redeviendrait le sport favori de toutes les grenouilles de plus en plus incommodées par la pullulation végétale ? Ou alors, au prix de quelques travaux d’agrandissement, cette mare maudite se révélerait-elle suffisante pour accueillir la totalité des familles batraciennes et florales actuelles et à venir ?

D’ailleurs en fin de réunion, d’un commun désaccord, après maint calcul complexe, moult débats houleux et un vote kif-kif, le problème de la surpopulation animale ne se posa plus. Ceux qui pensaient qu’il fallait partir dans l’instant s’en allèrent alors sans attendre le lever du soleil… notamment notre jeune rainette, son galant et leurs deux cent cinquante-six rejetons : elle savait que le lendemain, les nénuphars auraient vaincu et occuperaient tout en se dédoublant une dernière fois. Comme elle, ils devaient connaître les secrets de l’arithmétique…

Mémoire Du Temps

Conseil musical : à écouter avec Black Water Lilies, de la chanteuse norvégienne AURORA…

Photo : © Couleur

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